Un conte de Noël…

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24/12/2014 par Thomas Fiera

Je sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, le soir de Noël constitue un genre de sommet de la soirée flippante et cafardeuse, un Everest de la déprime que ne dépassent – et encore, de justesse – que la Saint-Valentin et mon anniversaire.

Tous ces sapins, ces rues illuminées d’une joie de pacotille, tous ces passants pressés d’aller offrir des cadeaux stupides à des parents ou amis qui ne le sont pas moins, toute cette joie légèrement hystérique me plonge dans une dépression aussi sombre qu’acide.

Noël me rend con et méchant.

Je veux dire plus que d’habitude.

Chierie !

Je fendais donc la foule d’un pas agressif, bien décidé à ne pas me laisser contaminer par ce putain d’esprit de Noël qui donne aux abrutis l’impression de vivre dans un film de Franck Capra. La Vie est belle. C’était Son film préféré.

Peux plus le blairer ce film.

Peux plus blairer grand-chose à vrai dire.

Bref.

Ma seule concession à l’ambiance festive était la bouteille de Strathisla que je transportais avec précaution, un extraordinaire whisky de 50 ans d’âge qui m’avait couté près de 800 €, une folie que m’autorisaient mes affaires exceptionnellement florissantes. Si on décide de se bourrer la gueule, autant le faire avec classe.

Je pénétrai dans mon immeuble et traversai la courette obscure menant à l’escalier B où je crèche, au troisième étage.

Les mecs sur qui je tombai à ce moment là ne connaissaient sans doute pas Franck Capra et – au moins pour l’un d’entre eux – la vie n’était pas belle du tout. Trois petites caillera de la place des Fêtes reconnaissables à leur uniforme de service – futale au ras des fesses et capuche rabattue sur la tronche – étaient en train de foutre une branlée à un mec en costard qui, en dépit d’aptitudes évidentes à la baston, commençait à ressembler à un hamburger pas frais.

L’un des trois lascars se tourna vers moi avec une mine qui se voulait terrorisante.

– Casse toi fils de pute, eut-il le temps de me lancer avant de se faire exploser toute une rangée de dents par la boutanche que je tenais à la main. La bouteille tint le choc, pas sa gueule.

Avant que ses copains ne reprennent leurs esprits, je les travaillai au corps avec la matraque télescopique que j’ai toujours sur moi. Je dois avouer que je le fis avec un entrain destructeur que la situation ne justifiait pas totalement. Ces pauvres cons m’aidèrent à passer mes nerfs et mon cafard. Ils payèrent pour cette saloperie d’esprit de Noël, cette saloperie de Franck Capra et toute cette foutue saloperie sans queue ni tête à laquelle je n’ai pas le courage de mettre fin et que certains appellent ma vie.

Laissant les trois abrutis occupés à gémir et à rassembler leurs chicots sanglants, je tournai mon attention vers la victime de l’agression qui semblait aussi vaillante qu’une dinde prête à passer au four. Je le soulevai non sans mal et parvins à lui faire adopter une forme dégradée de station verticale. Notez bien que je fis tout ça, sans jamais briser ma précieuse bouteille.

Plus cahin que caha, nous arrivâmes à monter les escaliers qui menaient à l’appartement qui me sert également d’agence. Pendant tout le trajet, il n’arrêta pas de chantonner et de pisser le sang sur mon pardessus. Deux bonnes raisons qui me firent fugitivement envisager de le passer par dessus la rambarde.

Arrivés sur mon palier, je tentai de le caler tant bien que mal contre le mur, le temps pour moi de trouver mes clés. J’eus beau faire, il se répandit comme un vieux flan et le prenant sous les aisselles, je dus littéralement le traîner jusque sur mon canapé.

J’allai chercher une bassine d’eau, des gants de toilette et une trousse à pharmacie et entrepris de retaper, avec les moyens du bord, la façade ravagée de mon invité surprise.

Pourquoi je n’ai pas appelé la police ?

Primo parce que je n’aime pas les bourrins.

Secundo parce que le soir de Noël le bourrin est bourré et le bourrin bourré que l’on dérange devient vite méga chiant.

Tertio parce que quelque chose dans l’allure de ce mec, dans son aptitude à se battre et dans la façon dont il avait encaissé sans jamais appeler au secours me laissait penser qu’il n’avait pas plus d’affection que moi pour la maison poulaga.

Déjà bien assez de dindes comme ça le soir de Noël sans devoir, en plus, s’encombrer de poulets !

Bref.

Quelques instants plus tard, il avait retrouvé figure à peu près humaine et même assez de ses esprits pour me remercier d’une voix déjà plus ferme. Rien à dire, ce mec était un vrai dur.

Je lui fis avaler quelques antalgiques et après une courte et assez mesquine hésitation, je lui offris un verre de mon divin breuvage écossais. Le contact entre l’alcool et les nombreuses plaies qui ornaient ses lèvres ne surent lui arracher qu’une très légère grimace de douleur. Il hocha la tête d’un air de connaisseur.

– J’en ai pas bu souvent du comme ça.

Il avait une voix rauque et basse qui évoquait du gravier roulant sur du papier de verre à gros grain.

– Merci de votre aide.

Je m’assis en face de lui.

– Vous les connaissiez ? Ou c’est juste une agression gratuite.

– Jamais vus de ma vie. Juste trois petits cons qui voulaient améliorer leur réveillon. J’aurais sans doute pu en venir à bout mais un de ces petits salopards ma flanqué un coup de taser. Après ça, j’avais plus qu’à encaisser. De vrais sauvages. Et pourtant j’en ai vu d’autres.

– Vous semblez en effet de taille à vous défendre.

– Encore merci. Sans vous, je crois bien que ces merdeux m’auraient estropié. Mais dites-moi, c’est pas courant les gars qui se baladent avec une matraque. Vous êtes flic ?

– Non. Prudent c’est tout. Je fréquente souvent des gens peu… fréquentables. Je suis enquêteur. Enquêteur privé.

Il releva la tête brusquement et me lança un drôle de regard.

– Vous êtes Thomas Fiera ?

– Ça dépend ce que vous lui voulez…

– Pour l’heure je ne lui veux que du bien. Mais il y a encore une heure, je vous attendais en bas pour vous casser la gueule et peut-être un ou deux membres.

Je mis quelques secondes à digérer l’information.

– Voilà ce qu’on appelle de la franchise. Et je peux savoir pourquoi vous en aviez après moi ?

– Parce qu’on m’avait payé pour ça. D’ordinaire je ne fais pas ce genre de sale boulot. Mais ces temps ci… C’est un peu la galère quoi… Je sors du placard et après cinq ans de taule les amis deviennent oublieux de leurs dettes… Vous savez comment c’est…

– Je connais ça…

– Et puis à peine rentré chez moi, ma femme m’a annoncé qu’elle me plaquait et ma laissé notre gamine sur les bras. Comme ça. Sans un mot d’explication. Bizarre non ?

– Mouais… C’est effectivement la galère comme vous dites.

Nous communiâmes en silence dans le culte du whisky avant que je reprenne la parole.

fiera noel

– Et on vous a payé combien pour ça ?

– On m’aurait payé deux mille euros. Je dis bien on m’aurait. Parce que maintenant bien sûr. C’est peau de balle.

– Vous ne me cassez plus la gueule ?

– J’avais déjà pas très envie à la base mais maintenant c’est carrément plus possible. Vous comprenez. Vous m’avez aidé, tout ça…

– Et qui vous a payé pour faire ça ?

– Ah ça, Monsieur Fiera, je peux pas vous le dire. Ça serait pas correct.

Ces malfrats ont parfois des pudeurs surprenantes mais bon… Qui suis-je pour en juger ?

– Et votre gamine ? Elle est où maintenant ?

– Elle m’attend à la maison pour le réveillon.

– Vous avez eu de quoi préparer un réveillon ? Acheter un cadeau ?

– Ben… A vrai dire je comptais un peu sur cette affaire… C’est pas grave… Je vais bien réussir à dégoter quelque chose…

Faute de m’avoir cassé la gueule, ce pauvre mec avait bien réussi à me fendre le cœur. Je me levai et allai jusqu’à mon bureau. J’y garde toujours du liquide. Des sommes assez importantes qui peuvent servir aux enquêtes. J’y prélevai deux mille euros que je glissai dans une enveloppe. Je revins vers mon agresseur manqué et lui tendis l’enveloppe.

– Tenez. Il y a deux mille euros. Prenez les…

Il me regarda comme si des crapauds sortaient de ma bouche.

– Vous voulez que je casse la gueule du commanditaire ? C’est pas possible monsieur Fiera, c’est pas possible. Ça serait pas correct.

– Je ne veux rien de tel. C’est pour vous et pour votre fille. Passez un bon Noël. Repartez d’un bon pied. Et la semaine prochaine passez donc me voir. J’aurais toujours des petits boulots pour vous. Des boulots honnêtes je veux dire.

Je vis bien qu’il était sur le point de pleurer.

Comme dans un putain de film de ce foutu Franck Capra de mes deux.

– Allez. Votre fille vous attend.

C’était un vrai dur. Et les vrais durs ne pleurent pas. Ils vous serrent la main virilement en silence, le regard éloquent et les mâchoires serrées.

Arrivé à la porte, il se retourna, me sourit et me dit seulement :

– Joyeux Noël, monsieur Fiera.

Et quand j’entendis ses pas qui s’éloignaient dans l’escalier, je me mis à pleurer.

 

FIN

 

 

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6 réflexions sur “Un conte de Noël…

  1. walachniewicz dit :

    Je l’aime bien ce Fiera ;O)

  2. Lunesoleil dit :

    j’en connais un autre qui a déprimé ce jour là , mais bon il a refusé mon colis , ça lui aurait pourtant remonté le moral 😀

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