La République de Belleville…

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14/06/2018 par Thomas Fiera

J’adore la rue de Belleville. Vous y marchez deux cent mètres et vous êtes dispensés de voyager pour les dix années à venir. Belleville c’est le Monde à portée de main, les cinq continents dans votre pâté de maison, l’exotisme et le dépaysement sans même user un ticket de métro.

Bobos, prolo, chinois, tunisiens, maliens, russes, algériens, titis parigots, juifs ashkénazes ou séfarades, communistes survivants et écrivains de polar dans la débine y cohabitent pacifiquement depuis la Commune dans un joyeux bordel colorés et odoriférant.

Si un jour Belleville devait disparaître, Paris ne serait plus Paris et donc la France ne serait plus la France et par voie de conséquence le Monde ne serait plus le Monde.

Belleville c’est le nombril du Monde tout comme Neuilly est son trou du cul.

Bref.

La rue de Belleville…

J’arpentais donc ma rue préférée, sans aucun autre but avoué que de profiter de son ambiance incomparable quand arrivant au croisement avec la rue du Jourdain, en face de l’église Saint-Jean-Baptiste, je tombai sur une escouade de poulets qui n’étaient pas de Bresse. Il y avait là deux fourgonnettes et trois bagnoles dûment estampillées dont avaient jailli des robocops bleus marines et quelques cowboys de la BAC survoltés qui semblaient avoir forcé sur le Redbull ou la poudre à récurer.

A peu près aussi avenant qu’une tenaille de dentiste, un de leurs officiers engueulait les passants en leur enjoignant de circuler. Le ton qu’utilisait cet aboyeur pour malmener le chaland indiquait assez clairement qu’il avait, depuis longtemps, oublié que ses émoluments provenaient directement du portefeuille de ces braves contribuables.

J’eus à cœur de le lui rappeler.

M’étant approché dudit officier et avant qu’il ne m’envoie sur les roses, je lui demandais pourquoi diable il traitait ses concitoyens comme s’ils étaient des serpillères malodorantes. Ma question dut lui paralyser momentanément l’hémisphère gauche car il resta sans voix, la mâchoire pendante et m’offrant le spectacle pénible d’une langue chargée et d’une série de plombage impressionnante.

Profitant de ce bug provisoire, j’enchainai en lui remémorant que l’article R. 434-14 du code déontologique de la Police Nationale indiquait qu’il était au service de la population, que sa relation avec celle-ci était empreinte de courtoisie et que respectueux de la dignité des personnes, il veillait à se comporter, en toute circonstance d’une manière exemplaire et propre à inspirer en retour, respect et considération.

Je crus pendant un bref instant qu’il allait me faire un AVC en pleine rue, ce qui m’aurait bien un peu ennuyé, je l’avoue.

Il finit néanmoins par se reprendre et commença à me gueuler dessus, projetant sur mon blazer des postillons blanchâtres et des morceaux de jambons, ces répugnantes particules m’indiquant qu’il souffrait d’un ulcère et avait consommé un sandwich il y a peu.

Je n’avais aucune envie de finir au poste et la perspective de perdre ma journée à argumenter auprès de ce triste sire me fatiguait d’avance, aussi décidai-je d’abréger cette impossible histoire d’amour en appelant mon vieil ami, le commissaire Vernier.

– Il y a là un de vos molosses en bleu qui me pète les noix, vous voulez bien le calmer ?

Je passai le mobile à l’officier qui ayant arboré diverses couleurs allant du gris pâle au mastic foncé, bafouilla de vagues excuses, esquissa un garde à vous et finit par couper la communication avec autant de précautions que si mon téléphone contenait de la nitro.

Il me fit un vague salut et me rendit mon smartphone.

– Désolé monsieur. C’est la tension, la fatigue, tout ça…

– Et vous faites quoi là ? Il y a un dangereux terroriste en cavale ? Un braquage en cours ? La bande à Bonnot est revenue ?

Il rougit.

– Euh… Un sans papier que la police des frontières devait expulser a réussi à s’enfuir et on l’aurait vu dans le quartier.

Il avait soudainement l’air un peu gêné et du même coup, beaucoup plus humain et sympathique.

– C’est pas un boulot qui vous plait beaucoup, non ?

Il haussa les épaules.

– Il faut admettre que pourchasser le miséreux n’était pas ma motivation première quand je suis rentré dans la Maison.

– Pourtant, certains d’entre vous semblent y prendre plaisir.

– Il y a des salauds partout.

– Oui mais les vôtres sont armés !

Nous nous regardâmes en silence, communiant devant l’injustice et la cruauté du monde, et finalement je lui fis un petit signe avant de m’éloigner.

Cette drôle de rencontre m’avait coupé l’envie de me promener et ayant rebroussé chemin, je dirigeai mes pas vers l’immeuble où se tient l’appartement qui abrite l’agence d’enquêteur dont je suis le Président-Directeur Général et unique salarié permanent.

La cour où végètent trois arbres minables…

Je poussai la lourde porte du porche qui sépare la rue de Belleville de la cour pavée où végètent trois arbres minables et m’apprêtai à grimper les deux étages qui mènent jusque chez moi quand mon flair de clébard sous-alimenté fut frappé par un SCUD olfactif, un violent mélange de sueur concentrée, de peur et de remugles d’orteils.

J’entrouvris délicatement le petit local où mes voisins entreposent vélos, poussettes et autres caddies et accroupi dans l’ombre, je vis un jeune gars qu’éclairait un pauvre rayon de lumière tombant d’une imposte crasseuse. On aurait cru un clair-obscur du Caravage.

Pour ne pas l’effrayer, je lui souris mais restai immobile. Il me regarda avec sur le visage, un mélange de peur, d’épuisement et d’espoir. Il évoquait ces petits animaux transis d’effroi qui, acculés dans un trou de mur ou au fond d’un terrier, attendent que le chasseur coupe le fil de leur destin.

– Vous parlez français ?

Il hocha la tête négativement.

– Anglais ?

Nouvelle mimique.

– Italien, Espagnol ?

Il acquiesça frénétiquement.

Le gars causait l’espingouin. Moi aussi – mal je le précise – mais suffisamment pour pouvoir communiquer autrement que par signes.

L’ayant rassuré sur mes intentions pacifiques et dénuées d’arrière-pensées sexuelles, je l’entraînai jusque chez moi, où, avant toute autre chose, je lui filai des vêtements propres, un flacon de gel douche et l’enfermai dans la salle de bain. Ne disposant pas à domicile d’un incinérateur, je me contentai d’évacuer vers le local à poubelles les frusques du gars qui empestaient davantage qu’un coyote à l’hygiène douteuse et témoignaient des épreuves que le malheureux avait du traverser.

Fleurant bon le monoï et les cheveux mouillés coiffés sur le côté comme un écolier de jadis, mon invité impromptu sortit enfin de la salle de bain pour avaler les six œufs au plat et le camembert que j’avais préparés à son intention. Il refusa en revanche le jambon avec des mines dégoutées.

Un musulman ?

C’est ce qu’il me confirma dans un espagnol hésitant.

Il était Tchétchène…

Il était tchétchène, s’appelait Aslan Zakaiev, parlait l’Ingouche, le Russe et l’Espagnol, rêvait de se marier avec la belle et ravissante Fatima Chakhmourzaev dont la famille voulait le tuer et tentait de passer en Espagne pour y devenir torero.

Voilà de façon très résumée, ce qu’il mit deux bonnes heures à m’expliquer.

J’avais relativement bien suivi son attendrissante version caucasienne de Roméo et Juliette mais mon cerveau bloqua méchamment sur la dimension tauromachique de son aventure, que je mis sur le compte d’une erreur de traduction ou de l’excès de Laphroaig dont je m’étais consciencieusement imbibé pour supporter la relation de sa vie compliquée.

Il me confirma pourtant : il voulait effectivement devenir torero.

Un tchétchène torero ! Pourquoi pas après tout ? Cela expliquait au moins pourquoi il causait la langue de mes ancêtres, compétence sans doute peu répandue chez les riverains de la Terek qui, comme chacun ne sait pas, prend sa source dans un glacier au sud-ouest du mont Kazbek et va se jeter dans la Mer caspienne.

Ne souhaitant pas enclencher un débat théologique dont, en réalité, je me tamponnais éperdument, je me gardai bien de lui demander si l’étrange activité consistant à assassiner des taureaux à coups d’épée, déguisé en drag-queen n’était pas légèrement haram et préférait embrayer sur ses plans concernant l’avenir immédiat.

Dormir, me répondit-il et je lui installai donc sur mon canapé en cuir un lit de fortune où il s’effondra avant de se mettre à ronfler comme un vieux ventilateur.

N’étant guère porté sur la corrida en dépit de mes origines ultra-pyrénéennes et ignorant presque tout du Caucase et de ses mystères, je n’avais foutrement pas la moindre idée de ce que je pouvais bien faire d’un engin pareil : un Manolete de Grozny !

Un Manolete de Grozny

Je remis la résolution de cet épineux problème au lendemain et allai, à mon tour, faire dormir mes yeux.

J’eus un peu de mal à trouver le sommeil, la présence dans mon salon de cet improbable réfugié, m’amenant à remuer dans ma cervelle, souvenirs, émotions et sentiments variés. Métèque de père en fils depuis moult générations, j’ai toute une ribambelle d’ancêtres à la taille cambrée et au regard farouche qui, poussés par une faim que l’orgueil ne saurait avouer, ont dû quitter l’Andalousie, la Catalogne ou les Asturies pour essayer de trouver en France de quoi nourrir leurs petits.

Alors forcément, ça tend à me rendre plutôt solidaire de tous ceux qui, aiguillonnés par la faim, le désir d’une vie meilleure ou la peur de finir transformés en grillade, choisissent de braver tous les dangers et empruntent les chemins de l’exil.

L’exil…

L’exil est une patrie à part entière et tous les exilés sont mes frères.

Et puis en bon petit boursier méritant qui doit tout à l’école Républicaine, gratuite, laïque et obligatoire, je suis resté sottement attaché à ces principes qu’incarnait la belle Marianne qui, dans ma salle de classe et du haut de sa petite étagère, veillait sur nos caboches laborieusement penchées sur nos cahiers Héraclès !

Les principes qu’incarnait la belle Marianne…

Autant dire que la dérive frileusement xénophobe et ultra-libérale de ces dernières années me collait une gerbe de tous les diables !

Je finis néanmoins par m’endormir et rêvais de Staline déguisé en picador.

La nuit porte conseil, dit-on. Pas les miennes ! D’une façon générale et encore plus particulièrement après l’ingestion d’une demi bouteille d’eau de feu, je me réveille avec la tête si profondément enfoncée dans le fondement qu’en ouvrant la bouche il m’arrive d’entrevoir de la lumière.

C’est dans cet état semi-comateux que je me propageai jusque dans ma cuisine et ce n’est qu’après mon quatrième café que je réalisai que le tas de linge posé sur mon canapé n’était pas du repassage en retard, mais bel et bien un amateur caucasien de la chose taurine.

Je n’eus besoin que de l’effleurer pour qu’Aslan se réveille en sursaut, bondisse par-dessus le canapé et s’encastre à moitié dans le mur dans son désir éperdu de fuite. Heureusement, le Tchétchène a la tête dure et avec un peu d’arnica et un thé bien fort, mon invité imprévu retrouva tous ses esprits.

Pendant qu’il prenait un bain, je passai quelques coups de fil et appelai notamment Adélaïde dont les compétences diverses et variées lui valent l’admiration craintive d’une bonne moitié des barbouzes de l’hémisphère nord. Si quelqu’un pouvait m’aider à transporter en Espagne un torero caucasien, un gnou neurasthénique ou un ensemble folklorique Bantou, c’était bien elle.

Il ne me restait plus qu’un détail logistique à régler afin de m’assurer de la sécurité de l’opération.

 

C’est rue de Palestine que je retrouvai la troupe policière croisée la veille. Je fis un signe à l’officier avec lequel j’avais discuté et je l’entrainai un peu à l’écart.

– Une question de pure curiosité…

– Allez-y.

– Imaginons que j’ai croisé le sans-papier que vous cherchiez hier et que je l’ai hébergé pour la nuit, je risquerais quoi ?

– Cela serait à un juge d’en décider. Je ne suis qu’officier de police.

Je lui offris mon plus beau sourire de faux-cul.

– Mais quand même, imaginons… Pure hypothèse. Je risque quoi ?

– Sans doute des emmerdements.

– Quel genre d’emmerdements ?

– Du genre qui colle et qui tache.

– Et un officier de police écœuré par le travail indigne qu’on lui demande d’accomplir et qui regarderait ailleurs pendant qu’on exfiltre un clandestin, il risquerait quoi ?

– Un flic qui regarde ailleurs ?

– C’est cela même. Il regarde ailleurs, il tourne la tête au bon moment…

– Difficile à dire… S’il tourne vraiment la tête et ses gars avec lui, il risquerait peut-être un torticolis. Guère plus.

Je lui tapotais l’épaule.

– Merci de ces informations.

Un flic qui regarde ailleurs…

Il me retint par le bras.

– Toujours dans le registre hypothétique, si dans l’heure qui vient, un réfugié empruntait la rue de Lassus puis la rue Fessart pendant que des flics patrouillent rue de Palestine et rue des Solitaires ils se croiseraient probablement sans se voir.

– Pure hypothèse.

– Plus pure que pure.

Nous nous sourîmes et nous séparâmes bons amis après nous être serré la main.

 

Voilà.

Adélaïde a embarqué Aslan qui aux dernières nouvelles vit près de Grenade et prend des cours pour devenir torero. En attendant et pour gagner sa vie il bosse dans un fast-food local. Il doit y avoir là un sens caché mais je ne sais pas lequel.

Je croise parfois dans le quartier, le flic au torticolis. Nous nous saluons sans rien dire, mais je sais que lui et moi sommes plutôt fiers d’avoir pu trouver un terrain d’entente en dépit des mille et une divergences qui nous séparent sans doute.

En ce bas monde, il y a les salauds, les lâches et les autres.

Ces autres sont tous liés par un pacte secret, même s’ils n’en ont pas toujours conscience.

L’Humanité ça s’appelle.

 

Fin.

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2 réflexions sur “La République de Belleville…

  1. Comme quoi, vous êtes plutôt un gars du genre moral … Le bien du prochain, et tout le toutim. Mais y a les circonstances atténuantes de la généalogie, c’est bien expliqué dans l’histoire. Et bien sûr c’est drôle. Donc j’opte pour l’acquittement, et ça tombe bien, parce que personne ne me demandait mon avis. Mais n’y revenez pas … Ou plutôt si, une autre pour la route. A la prochaine …

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Tous ces textes m'appartiennent, vu que je me suis cassé les choses à les écrire. Alors je tiens à prévenir celui qui serait tenté de les détourner sans citer ses sources ou a des fins personnelles qu'il aura la visite d'Adélaïde Renucci. Voilà. Vous êtes prévenus. Non mais !

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