Un petit service…

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24/10/2019 par Thomas Fiera

Tous ceux qui me connaissent le savent bien : je ne suis pas le gars serviable. Sauver l’orphelin, consoler la veuve et assainir la planète en pratiquant de salutaires ponctions sur la population des méchants, ça me va bien et je m’y emploie même avec un certain talent. Mais la seule idée de rendre service, de porter des cartons de déménagement, de garder un chiard tartiné de morve ou de promener un foutu clébard sociopathe à la vessie intermittente : très peu pour moi !

Je ne crois pas que ce soit de l’égoïsme. Pas uniquement en tout cas. C’est plutôt que la vie quotidienne, les choses matérielles et les contraintes logistico-administratives m’emmerdent à un point que je ne saurais décrire. La seule idée de devoir m’acheter un rouleau de PQ ou de remplir un formulaire me plonge dans une dépression profonde et certains jours, je préfèrerais me trancher la gorge plutôt que d’arroser mes plantes qui – soit dit en passant – sont mortes depuis si longtemps qu’elles relèvent davantage de la paléobotanique que du jardinage.

Bref. Vous voyez le problème…

Belle couv’ non ?

Aussi, quand mon Watson à moi, le Ferrero là, l’espèce de loufdingue qui s’obstine à écrire des polars inspirés de mes enquêtes m’a fait sa gueule de raie et m’a demandé de lui filer un petit coup de main, j’ai hésité entre l’abattre séance tenante et sauter depuis mon troisième étage.  Et puis il m’a fait ses yeux de cocker neurasthénique et là, j’étais foutu.

– C’est trois fois rien, m’a-t-il affirmé, le fourbe.

« C’est trois fois rien », traduit en bon français, cela signifie que vous allez vous embarquer dans une galère auprès de laquelle la construction des Pyramides, les douze travaux d’Hercule et le visionnage de tous les films de Marguerite Duras constitueraient une amusante promenade de santé.

Il me tendit un sac de toile qui pesait un certain poids et dont les flancs rebondis étaient hérissés d’arêtes saillantes : des livres !

– Thomas, demain c’est le 25 octobre !

– Et alors ? C’est votre fête ?

– Non ! Mieux que ça ! C’est la date de parution de « Banlieue Est ». Votre nouvelle enquête !

Les bras m’en tombaient.

– Ne me dites pas que vous avez écrit sur cette épouvantable enquête ?

– Ben si !

– Avec toutes ces morts horribles ?

– Ben oui !

– Ces trafics immondes ?

– Si si !

– Cette corruption, cette banlieue sinistre et ces politicards pourris ?

– C’est cela même !

– Mais c’est affreux !

– Les lecteurs vont adorer.

Je soupesai le sac.

– Et qu’est-ce que vous voulez que je foute avec ça ? Que je les vende sur le marché ?

– Non… Enfin pas exactement…

Je flairai le loup…

– Vous pouvez préciser ?

– Et bien… hum… il y a un libraire, pas très loin d’ici, qui a catégoriquement refusé de les mettre en vente. Tous les autres ont accepté, d’autant plus que vos aventures se déroulent pour une part à Belleville, dans le quartier où vous vivez… Mais lui, non…

– Et pourquoi ?

Il eut l’air gêné, regarda ailleurs et soudain, sursautant avec un manque de naturel bouleversant, il surjoua le gars qui vient juste de se remémorer un rendez-vous important.

– Oh là là ! Je suis horriblement en retard ! Faut que je file ! L’adresse du libraire est dans le sac.

Et il disparut.

 

Une heure plus tard, je me pointai à la librairie en question et en poussai la porte vitrée, accueilli par un de ces carillons qui, je ne sais pourquoi, me rappellent toujours mon enfance.

J’adore les librairies : l’odeur du papier, le calme, l’atmosphère douillettement poussiéreuse, le patchwork coloré des couvertures variées et l’impression formidable d’être sur le point de découvrir un trésor caché. Et j’aime les libraires, ces corsaires qui, sur leurs frêles esquifs de papier, tentent de surnager sur l’océan de la bêtise ambiante.

Je souriais comme un nigaud quand je fus apostrophé par un gars qui semblait n’avoir survécu, ces dix dernières années, qu’en grignotant des fanes de radis et des rognures de gomme.

– C’est pour quoi ? lança-t-il d’une voix revêche.

Il regarda mon sac.

– J’achète pas de livres d’occasion.

– Ce ne sont pas…

– Et je donne pas de livres aux bibliothèques ou aux hôpitaux ! Z’ont qu’à en acheter ! Avec tous les impôts qu’on paye !

– Mais je vous dis que…

– Et si vous êtes représentant, je les reçois le mercredi et on est jeudi. Alors, au revoir !

Je me tus et me contentai de le fixer avec ce que mes amis appellent mon regard de basilic ; un regard qui fait passer un message simple : si tu continues à m’emmerder, je vais t’arracher un bras, te tuer avec, creuser une tombe avec tes dents et pisser dessus pour faire bonne mesure. C’est un regard doté d’une certaine efficacité relationnelle comme il en fit une fois encore la preuve.

– Mais finalement, j’ai bien cinq minutes à vous consacrer, chevrota le cerbère des lieux.

Je lui souris et sortit du sac un de livres que m’avait confiés Ferrero. C’était un bon gros bouquin, bien épais, un joli petit objet à la couverture saisissante de réalisme fantastique : Banlieue Est.

– Voilà. C’est un ami à moi qui a écrit ce roman et il s’étonne que vous refusiez de le proposer à votre clientèle.

Le gars se mit à bafouiller en crachotant.

– Mais mais mais mais… Mais je connais ce livre ! C’est plein de morts horribles ! De coups de feu ! De méchants et de trafiquants ! C’est plein de gros mots et de blagues douteuses ! Les héros sont d’affreux anarchistes sans principes !

J’ouvris le bouquin au hasard et fit signe au libraire de s’approcher. Je lui désignai une ligne sur la page.

– Vous voyez ce nom ?

– Thomas Fiera ? Ben oui ! C’est le héros ! Enfin le héros ! Façon de parler ! Un sale gaucho rebelle et à moitié cinglé ! Un petit monsieur qui ne respecte rien ! Un danger public !

J’approchai mon visage à quelques centimètres du sien et lui murmurai :

– Thomas Fiera, c’est moi. Alors ? Vous en prenez combien ?

 

Quand j’ai eu Ferrero au téléphone, ce soir-là, il n’en revenait pas que je sois parvenu à placer tout le stock d’un coup. Je n’essayai pas de lui expliquer ce succès : quand on a le sens du commerce, ça ne s’explique pas !

ET TOC !

7 réflexions sur “Un petit service…

  1. walachniewicz dit :

    Formidable manière de mettre l’eau à la bouche des lecteurs ! Vous êtes doué et Toc !

  2. Anna S. Kedi dit :

    Complètement et totalement doué.

  3. Denis Verdier dit :

    Bien joué Thomas ! 🙂

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