Paperback Writer

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13/08/2021 par Thomas Fiera

Chapitre 2

Le grand écrivain, c’est celui qui cherche à paraître banal et qui n’y parvient pas.

Raymond Radiguet

Longtemps, je me suis douché de bonne heure et ce jour-là, je ne dérogeai pas à cette règle de vie. J’avais dû rester une bonne vingtaine de minutes sous une douche bouillante avant d’aller m’effondrer sur le lit que le prospectus de l’établissement minable où j’avais échoué décrivait comme « une literie digne d’un palace ».  Le matelas aurait pu servir de planche d’entraînement à un fakir et je faillis y laisser plusieurs vertèbres.

J’étais cependant tellement épuisé, que même sur cet engin de torture, j’aurais pu m’endormir séance tenante. Il faut dire que depuis le matin et la visite aussi impromptue que rapide de mes deux amis russophones, je n’avais pas chômé.

Après avoir vérifié que les deux Ivan étaient bien passés de l’autre côté, je les avais fouillé soigneusement, les délestant d’un véritable petit arsenal ainsi que de toute une batterie de documents que je feuilletai rapidement et de presque dix mille euros en billets de cent.

Ces gars n’étaient manifestement pas des amateurs, mais ils devaient être de parfaits abrutis car on n’est pas supposé partir pour ce genre de mission sans avoir soigneusement vidé ses poches. J’ai écrit suffisamment de polars pour connaître les précautions minimales qu’adoptent les malfrats. Ou bien alors – ce qui est légèrement vexant et avait été cruellement démenti par la réalité – ces deux zozos avaient une si piètre opinion de moi, qu’ils n’avaient pas cru bon de respecter les consignes habituelles.

Quoi qu’il en soit, ils n’avaient pas agi de leur propre initiative. Ces mecs n’étaient que des brutes, des exécutants dont le développement cérébral les rapprochait davantage du lichen que de l’homo sapiens et s’ils étaient venus chez moi, c’est qu’on les y avait envoyés.

Je n’avais donc eu que quelques heures devant moi, avant que leur absence ne soit remarquée, provoquant une réaction de ceux qui ne me voulaient pas de bien. La raison de cette hostilité m’était aussi incompréhensible que les motivations profondes d’un coprophage, mais l’heure n’était pas à la réflexion, mais à l’action.

Mes travaux m’ayant déjà conduit à démolir la chape de béton dégueulasse et fendillée qui servait de sol à la cave, je pus facilement creuser une belle fosse où je balançai mes deux visiteurs. Je fis couler toute une toupie de ciment dans le trou avant de recouvrir l’ensemble d’un joli voile de béton qui donnait un petit coup de neuf et de propre au sous-sol. Sarah serait contente.

Tout cela ne me prit que trois heures et je ne vous garantis pas que le résultat aurait fait honneur à des pros du bâtiment, mais c’était bien suffisant pour le but qui était le mien : planquer deux corps et détourner l’attention d’éventuels nouveaux visiteurs.

Car j’étais certain qu’en ne voyant pas revenir les russes, leur employeur – quel qu’il soit – ne manquerait pas d’envoyer d’autres collaborateurs – sans doute mieux cérébrés et plus prudents – pour s’enquérir de leur sort et s’occuper du mien par la même occasion.

Ayant fini mes macabres travaux de terrassement, je montai donc à l’étage, emplis une valise d’affaires variées, enfournai dans ma valise mon ordinateur, mon passeport, mes cartes de crédit, les documents trouvés sur les russes ainsi que leur arsenal et mis les voiles aussi vite que possible.

Je ne verrouillai pas la porte derrière moi – pas la peine de donner à mes éventuels visiteurs des raisons de défoncer mon entrée – et sautai dans la vieille chignole qui me sert de véhicule. J’étais à environ cinq cent mètres de chez moi quand je croisai un de ces énormes 4X4 noir aux vitres fumées que, si on en croit les films d’action de série B, les méchants semblent affectionner particulièrement.

Dans ce quartier pavillonnaire, dont les habitants sont majoritairement des retraités, des jeunes couples avec enfants et des salariés des classes moyennes, ce genre de véhicule était aussi improbable qu’une strip-teaseuse animant un congrès de castrats. J’avais bien fait de ne pas m’attarder chez moi et il s’en était fallu de peu que les passagers du 4X4 ne me surprennent au gîte.

Bien que curieux de nature, je n’étais pas pressé de savoir quel sort ils me réservaient, même si j’aurais payé cher pour apprendre ce que ces mauvais garçons pouvaient bien avoir à me reprocher.

Avant de céder définitivement au sommeil, je me trainai vers le petit bureau où j’avais déposé les pièces trouvées sur les deux russes qui, désormais, reposaient paisiblement dans ma cave, à l’abri des vicissitudes de ce monde.

Leurs passeports français – évidemment faux -, les désignaient comme Pavel Smirnoff et Youri Poliakof, ce qui aurait fait sourire tout amateur de vodka et prouvait que le quotient intellectuel des deux gars était très inférieur au niveau de la mer. Tous leurs autres documents portaient les mêmes noms : permis de conduire, cartes de crédit, abonnements à une salle de sport et même des cartes de visite les présentant comme négociants en antiquités et militaria.

Les petits bristols n’indiquaient aucune adresse physique, seulement des adresses mail et un site internet baptisé militariacccp.com qui, vérification faite, existait bel et bien et proposait aux amoureux de la chose militaire, toute une panoplie d’uniformes, de médailles et d’ustensiles guerriers venus de l’ex-URSS.

Bien sûr, j’avais également trouvé deux smartphones verrouillés par un code et dont le contenu m’était malheureusement inaccessible. C’était bien regrettable, car jeter un œil sur leurs historiques d’appel m’aurait ben facilité les choses.

Dans les poches de mes deux amis défunts, j’avais également déniché quelques gélules sans marque distinctive, mais une intuition me soufflait qu’il ne s’agissait pas d’extrait de camomille ou d’oméga 3. En effet, quand j’avais enterré les corps, j’avais remarqué, sur la poitrine du gros baraqué, un tatouage représentant un aigle bicéphale tenant dans ses serres une flèche et une grenade : le symbole des Spetsnaz, les forces spéciales russes.

Ces mecs-là n’étaient pas du genre à boire du jus de goyave,  à prendre des vitamines et encore moins des drogues susceptibles de les faire planer. Aussi, j’étais presque sûr que les gélules contenaient des amphétamines bien costaudes, le modèle militaire, une saloperie capable de vous garder opérationnels et affutés pendant trois ou quatre jours sans sommeil.

J’hésitai à les balancer dans les chiottes, mais finalement, je les empochai, ça pourrait toujours servir. Je ne savais pas de quoi seraient faits les prochains jours et peut-être aurais-je besoin de pouvoir tenir le coup sans dormir.

Enfin, dans la poche du petit teigneux, j’avais découvert une pochette d’allumettes violette où on pouvait lire, en lettres dorées, le nom de ce qui était probablement un bar : Soho Club. Un je ne sais quoi de vulgaire et clinquant laissait à penser qu’il s’agissait d’un de ces établissements discrets et interlopes fréquentés par une faune aussi nocturne que peu désireuse de publicité. Un bar à putes quoi…

Je glissai les cartes de visite et la pochette d’allumettes dans mon portefeuille et allai ranger les autres documents dans ma valise, à côté de l’arsenal des deux affreux.

Hormis le Glock 17 dont il m’avait brièvement menacé, le petit méchant avait porté sur lui un taser, un câble d’acier avec deux poignées en bois et un poignard de l’armée américaine, un Benchmade Infidel automatique qui, d’une simple pression sur un curseur, vous fait jaillir dix centimètres d’acier mortellement affuté.

Quant au gros costaud, il avait opté pour un Beretta 92, un coup de poing américain en céramique et, sans doute par fidélité à ses origines, glissé dans un étui de cheville, un couteau Katran, une espèce de saloperie aux bords dentelés qui équipait les forces terrestres russes.

Sans me permettre de soutenir un conflit mondial, ce petit arsenal me procurait néanmoins un curieux mélange de sentiment : puissance, sécurité, agressivité. Posséder une arme fait de vous un chasseur, en posséder plusieurs vous transforme en guerrier, voire en tueur. Et à moins d’avoir de la gelée de coing dans les veines, cette transformation, cette régression même, pourrait-on dire, est aussi répugnante que jouissive.  

Quoi qu’il en soit, je n’étais guère plus avancé et je n’avais toujours pas la moindre idée de ceux qui étaient à mes trousses, ni de leurs motivations.

Plusieurs options s’offraient à moi.

J’avais tout d’abord la possibilité, en bon citoyen, de me rendre au commissariat le plus proche et de leur expliquer que j’avais massacré à coups de masse deux inconnus qui m’avaient menacé, que j’avais vidé leurs poches et volé leurs armes avant de les enterrer proprement sous une dalle de béton. Je n’étais pas fan de cette idée : difficile d’apparaître comme une innocente victime traumatisée, quand on transforme ses agresseurs en une partie intégrante et durable de son sous-sol.

Je pouvais fuir, tout abandonner, rejoindre ma femme à Aspen et de là, l’entraîner en Amérique du Sud pour y vivre sous une fausse identité. Mais outre qu’une cavale nécessite du temps, de l’argent et beaucoup de préparation, que l’Amérique Latine a un peu évolué depuis le temps de Butch Cassidy et le Kid et que je ne voyais pas comment expliquer la situation à Sarah, je n’avais guère envie de passer toute mon existence à regarder par-dessus mon épaule, guettant la mine patibulaire d’un tueur à gage.

Il ne me restait plus donc qu’à découvrir qui m’en voulait suffisamment pour m’envoyer des assassins et tenter de dissiper ce qui ne pouvait qu’être un malentendu. Avec deux macchabées dans le béton, cela risquait de nécessiter de sacrés talents de négociateur, mais je ne voyais pas d’autre stratégie.

Tout en procédant aux obsèques de mes deux visiteurs, j’avais eu tout loisir de réfléchir à la situation et un point important m’était revenu en mémoire. A deux reprises, le petit teigneux m’avait demandé si j’étais Richard Martens, Alex Park ou Rebecca Monsigny. A aucun moment, il ne m’avait appelé par mon véritable nom : Max Heilbronn.

Cela ne pouvait signifier que deux choses : d’une part, tout ce bordel était, d’une façon ou d’une autre, en lien avec mes bouquins et d’autre part,  il ne connaissait pas mon identité.

Comment mes médiocres romans avaient-ils pu m’entraîner dans cette bouillabaisse diabolique ? Voilà ce que j’étais bien incapable d’expliquer pour l’instant et qui nécessiterait un examen plus approfondi quand je serai en mesure de me poser et de faire fonctionner mes neurones.

Autre énigme, plus facile à résoudre : comment m’avaient-ils retrouvé s’il ne connaissait pas mon vrai nom ? Grâce à mon adresse IP, évidemment ! Comme beaucoup d’auteurs, j’ai un compte Facebook, un blog et un site où je vends mes livres en direct. Tout ce bazar numérique est stocké sur le disque dur de mon ordinateur personnel et même si je suis une vraie tanche sur le plan informatique, je sais qu’il n’avait pas dû être très difficile, à un hacker doué et peu scrupuleux, d’utiliser tout cela pour découvrir mon adresse IP – c’est-à-dire l’identité unique et singulière de ma bécane – et de la localiser sur une carte.

Ils devaient être sacrément pressés de me retrouver pour s’être ainsi précipités, sans même se donner la peine de découvrir qui se cachait derrière mes pseudonymes.

Cela fait dix ans maintenant que je publie des romans et six ans que je vis de ma plume, comme on dit.   

Richard Martens, mon premier avatar, a déjà commis dix opus plutôt dans la veine des vieilles Séries Noires ou de la collection du Masque. A la fois par fidélité à l’esprit de Marcel Duhamel et pour manifester mon agacement à l’encontre de certains polardeux actuels qui se prennent pour Céline ou Hemingway, j’éprouve un malin plaisir à donner à ces enquêtes du commandant Vieira, des titres à la con. C’est un peu ma marque de fabrique et un genre de clin d’œil au lecteur : « Ne t’inquiète pas, je ne me prends pas au sérieux, toi non plus et tout cela n’est qu’un divertissement, au sens le plus Pascalien du terme. »

Hasch elle aime

Viande froide au dessert

Du plomb dans la tête

Poulet au sang

Un casse qui ne casse rien

La balle du 14 juillet

Braquage branque

Larme fatale

À tue et à toi

L’inspecteur des travelos finis

Je vous accorde que Proust, Flaubert et Camus pouvaient dormir tranquilles, mais l’idée ne m’ayant même jamais effleuré de les concurrencer, tout était pour le mieux.

Alex Park est né quand j’ai arrêté de travailler pour me consacrer uniquement à l’écriture. Mon éditeur m’ayant expliqué qu’on ne pouvait pas sortir plus d’un bouquin par an, au risque de fatiguer le lecteur, il me fallait varier ma production sous peine de mourir de faim. Pour ne pas entrer en compétition avec moi-même, je ciblai donc un autre lectorat que celui des polars classiques et m’attaquai à un genre que je vomis en tant que lecteur, mais qui, depuis quelques années, a les faveurs du public : le thriller sanglant.

Personnellement, ces histoires de serial killer m’emmerdent prodigieusement et si j’aime la charcuterie, c’est dans mon assiette, pas dans mes lectures. Mais la foule des acheteurs se fout pas mal de mon opinion et si je voulais subvenir à mes besoins sans retourner bosser au collège, il me fallait bien m’asseoir sur mes principes.

En fait, j’ai vite compris que ces bouquins seraient les plus faciles à écrire et que la seule difficulté résiderait dans ma capacité à inventer de nouvelles façons de torturer les victimes. Pompant honteusement des idées chez des auteurs, des films ou des séries à succès, j’avais donc créé un personnage de profiler cannibale et nécrophile qui, non content de traquer les tueurs en série, en profitait pour leur bouffer le foie ou les baiser post-mortem. Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé n’aurait rien de fortuit, mais cela ne semblait déranger personne et les aventures d’Aloysius Ermengard du FBI se vendaient plutôt bien.

Pour les titres de cette série, pas d’humour possible. Les lecteurs de ce genre de prose sont presque aussi morbides que mon personnage et il leur faut, dès la couverture, leur livre de chair et leur dose d’hémoglobine :

Les yeux qui saignent

Carotide

La scie

Le muet

Le chant des enfants morts

Punition

La douceur du rasoir

On est assez loin de Lautréamont ou d’Edgar Poe, mais comme ces noms sont totalement inconnus chez les amateurs de tueurs en série, cela n’a finalement aucune espèce d’importance et certains de ces bouquins nous ont payé de bien jolies vacances, à Sarah et à moi.

Mon éditeur, qui est lui-même, à sa façon pateline et bon enfant, une sorte de goule insatiable, m’a tanné le cuir assez longuement en m’exposant le retour en force que les vampires faisaient dans la littérature de masse.

« Pas des trucs illisibles ou intellos à la Bram Stoker ou Anne Rice, m’a-t-il expliqué. Ça fait chier tout le monde, à part les critiques ».

Ce qu’il voulait, c’était du gothique porno soft, des histoires cousues de fil rouge où le sang, le sexe et la mort faisaient un ménage à trois émoustillant mais pas trop perturbant sur le plan émotionnel et philosophique. Le genre de truc qui va pousser les ados bourgeonnantes et les ménagères pré-ménopausées à s’astiquer le berlingot en rêvant de beaux vampires fripons.

Il me restait un peu de temps disponible dans mon planning d’écriture, alors un nouvel avatar est apparu, Rebecca Monsigny, une bourgeoise allumée de la Nouvelle-Orléans, d’ascendance française et créatrice de Violetta de Mornay, enquêtrice vampirique et érotomane. Des morts violentes, un peu de sorcellerie vaudou, de l’érotisme, du lesbianisme et des atmosphères brumeuses et gothiques à souhait, voilà la recette du succès.

Effroi dans le beffroi

Les vierges de glace

Les dents de la mort

La reine noire

Les légions de la haine

L’amour du mal

Ces titres grotesques, s’étalant sur des jaquettes ornées de jeunes et jolies vampires en dessous noirs, faisaient fuir n’importe quel lecteur doté d’un cerveau en état de marche. Mais ceux-ci étant trop rares pour faire tourner l’industrie du livre, on se fout un peu de leur avis, préférant flatter les amateurs de sensations fortes, plus nombreux que les esthètes et moins regardants sur la qualité.

A défaut d’être un grand artiste, j’étais au moins un auteur sérieux et honnête et sans être des chefs-d’œuvre, mes bouquins offraient aux lecteurs ce qu’ils étaient venus y chercher : des émotions, un peu de rêve et quelques moments de distraction. Pour le même prix, ils avaient le droit à des phrases sans faute d’orthographe, respectant les règles d’accord, les concordances de temps et s’offrant même, parfois, le luxe d’une incise audacieuse ou d’une ellipse un peu osée.

Mais j’avais beau me creuser la tête, je ne parvenais toujours pas à comprendre ce que ces foutus bouquins pouvaient bien contenir qui justifient que l’on envoie deux tueurs à gage à mon domicile.

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