Paperback Writer

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14/08/2021 par Thomas Fiera

Chapitre 3

Tu es écrivain, parce que  être seulement toi ne te suffit pas.

Joyce Carol Oates.

La façade du Soho Club était à peu près aussi avenante que l’établissement hôtelier dont l’entrée principale est située au 42 rue de la Santé, à Paris. Au vert administratif ornant la porte de la célèbre prison, les propriétaires des lieux avaient cependant préféré un mauve foncé, supposé évoquer le luxe, la volupté et un érotisme de bon goût.

Entièrement opaque, la devanture en bois peint était percée en son centre d’une porte manifestement blindée où l’on pouvait voir un genre de petit oculus grillagé, sans doute destiné au videur. L’ensemble était suffisamment répulsif pour faire comprendre au non initié ou au touriste égaré qu’il n’était pas le bienvenu.

Cercle de jeu, club select, bar ultra-privé ou boîte à partouze, les établissements arborant ce genre de façade avaient peu de chance de trouver leur place dans le guide Michelin.

Inconnu au bataillon, je savais que je risquais fort de me faire refouler à l’entrée, mais comme il s’agissait là de la seule piste concrète dont je disposais, je toquai néanmoins sur la lourde porte mauve.

Il n’était que vingt-deux heures ce qui, pour les oiseaux de nuits fréquentant des taules de cet acabit, correspond au début de soirée. J’avais délibérément choisi de venir tôt, espérant ainsi qu’on me laisserait entrer plus facilement et surtout parce que je voulais pouvoir discuter tranquillement avec le barman.

La petite trappe grillagée coulissa, révélant deux yeux méfiants, surmontés d’une paire de sourcils semblables à des grosses chenilles. Je gardai l’air impavide du gars qui en a vu d’autres, ce qui sembla plaire au videur puisqu’après un grognement d’assentiment, il déverrouilla la porte. Le gars devait être un peu méfiant car il ne fit qu’entrebâiller la lourde et ayant jeté un regard nerveux sur la rue, m’invita d’un geste brusque à pénétrer dans les lieux.

J’entrai dans un petit vestibule dont le videur, légèrement plus baraqué qu’un gorille mâle, occupait une bonne part. Sur la droite, une niche était dévolue au vestiaire, encore vide pour l’instant. Un rideau violet séparait ce petit hall du reste de l’établissement et en masquait la vue.

Je sortis de ma poche le taser emprunté à l’un de mes visiteurs russes et pivotant sur mes talons, balançai deux-cents mille volts dans les valseuses du videur qui s’effondra sur le sol en couinant. Je lui en collai double dose dans les gencives et un bon coup de talon dans la gueule pour faire bonne mesure. J’avais besoin d’un peu de tranquillité et je préférais que ce gros bébé fasse une petite sieste pendant ce temps-là.

Prenant le gars sous les aisselles, je parvins à haler son quintal et demi jusque dans le vestiaire où je le planquai sous une pile de nappes qui avaient été stockées là. J’hésitai quelques secondes et, deux précautions valant mieux qu’une, je lui administrai une nouvelle dose électrique. Il était bâti comme un immeuble haussmannien et j’imaginai qu’il résisterait mieux que la moyenne.

Après avoir vérifié ma tenue, je poussai le rideau séparant le vestibule du reste de l’établissement et pénétrai dans un bar dont le design aurait donné des cauchemars à n’importe quel décorateur ayant appris son métier ailleurs que dans des bordels du Moyen-Orient : de la peluche violette, des miroirs du sol au plafond, des angelots dorés et des éclairages multicolores composaient une espèce d’ode au mauvais goût absolu : ici, tout qu’est que luxe calme et volupté, mais version bastringue.

Un bar, orné de fresques licencieuses, occupait tout le côté gauche de la salle tandis que des tables et des mini-alcôves étaient réparties partout ailleurs. A l’exception notable du barman, qui me regarda entrer avec la mine bouddhique et imperturbable propre aux membres de sa corporation, la salle était vide, ce qui arrangeait prodigieusement mes affaires.

Je vins m’accouder au zinc.

— C’est tranquille…

— Je vous sers quoi ?

— Un Talisker ou un Laphroaig.

— Je n’ai que du Johnny Walker.

— Alors va pour un Johnny Walker !

Le type avait moins d’expression faciale qu’une poêle à frire et semblait éprouver à mon égard une indifférence qui touchait presque au sublime. J’imagine que bosser dans ce genre d’endroit et y subir, soir après soir, la faune locale, doit vous blinder les neurones et réduire votre capacité d’empathie au minimum syndical.

Je me penchai vers le barman.

— Je cherche un ami.

— Je suis hétéro…

— On s’est mal compris… Je cherche un ami… Un ami qui vient parfois ici… J’ai besoin de le retrouver…

Le barman releva la tête avec une lenteur géologique et me lança un regard aussi expressif que celui d’un iguane.

— Si c’est un ami, vous devriez savoir où il est. Et puis ici c’est un bar, pas une agence de renseignement.

Avant d’enterrer mes deux gus, j’avais photographié avec mon téléphone le gros baraqué dont le visage était encore présentable. J’avais également tiré le portrait de son pote, même si sa tronche explosée à coup de masse ne risquait pas de faciliter une identification. Je sortis mon smartphone et exhibai la photo du costaud. Le barman pâlit légèrement. Il faut dire que même moins amoché que son copain, le modèle était très manifestement mort.

— Vous connaissez ce gars-là ?

— Je ne veux pas d’ennui. Et si vous n’en voulez pas non plus, tirez-vous et ne revenez pas…

— Ça veut dire que vous le connaissez et qu’il vous fait peur.

— C’est surtout son pote qui me fait peur, dit-il en lançant des regards nerveux autour de lui, comme s’il craignait de voir surgir l’objet de sa trouille.

— Vous voulez parler de ce gars-là ?

Je lui montrai l’autre cliché. Ça n’était pas beau à voir et le barman vacilla, passé du gris pâle au vert amande.

— Vous n’avez plus rien à craindre de lui. Alors, qui est-ce ?

— Après vous partirez ?

— Promis. Vous ne me verrez plus jamais.

— Ce sont des russes ou des ukrainiens. Un truc comme ça. Deux tarés.

— Ils travaillent pour qui ?

— Je n’en sais rien et je ne veux pas le savoir.

— Ils venaient souvent ?

— Assez souvent.

— Seuls ?

— Parfois seuls. Parfois avec des putes et parfois avec d’autres mecs louches comme eux.

— Des potes à eux ? Ou plutôt des employeurs ?

— J’en sais rien. Mais je dirais qu’en général ça semblait être des potes ou des associés avec qui ils buvaient des coups et partageaient les filles. Deux ou trois fois, j’ai plutôt eu l’impression que c’était des gens qu’ils craignaient eux-mêmes. Des caïds ou des employeurs importants. Un truc comme ça…

Tout cela ne m’avançait guère.

— Vous n’avez jamais entendu un nom ou identifié quelqu’un que vous connaissiez par ailleurs ?

— Je ne connais pas les noms de mes clients et je ne veux pas les connaître.

— Allez… Faites un effort…

— Maintenant ça suffit ! Barrez-vous ! Je vous en ai assez dit. Cassez-vous ou j’appelle Bruno.

— Bruno ? Le gentil gorille qui garde la porte ?

— Ouais… Cassez-vous ou c’est vous qu’il va casser. Je vous ai assez vu.

Je lui offris une petite grimace de commisération.

— J’ai bien peur que cela ne soit pas possible. La dernière fois que je l’ai aperçu, il bavotait et s’était pissé dessus. Il a mal supporté les cent mille volts dans les joyeuses.

Le gars pâlit et se mit à hurler :

— Bruno ! Bruno !

Je sortis de ma poche le Benchmade dont je fis jaillir la lame et lui clouai la main sur le comptoir. Le hurlement qui jaillit de sa poitrine fut aussi formidable qu’inaudible, quelque chose de l’ordre de l’ultrasonique.

Je fis le tour du comptoir et me glissant derrière le barman, je l’étranglai à demi avec le garrot d’acier que j’avais emprunté à feu mon ami russe et que je venais de tirer d’une autre de mes poches. J’étais un véritable petit arsenal ambulant.

Le pauvre gars couina comme une gerboise qui éjacule et je lui susurrai quelques mots doux à l’oreille.

— Je n’ai rien contre vous et vous pouvez encore finir la journée avec une tête sur vos épaules. Mais des gars que je ne connais pas essayent de me tuer et bizarrement, cela m’énerve et diminue considérablement mon niveau d’exigence morale. Vous comprenez ?

Je desserrai légèrement le garrot et entre deux hoquets, le barman parvint à articuler quelques mots.

— Je ne sais rien. S’il vous plait… Ne me tuez pas…

Je serrai de nouveau et le type devint aussi cramoisi qu’un bon bourgogne, les yeux exorbités et la langue prête à jaillir. Il s’entaillait les doigts en essayant de se libérer du câble qui lui cisaillait le cou.

— Pourquoi mentez-vous ? Quelle que soit la personne qui vous fait peur, elle n’est pas là. Alors que moi j’y suis et que je suis en train de vous tuer… Revoyez vos priorités mon gars…

Il tapa violemment sur le comptoir comme un lutteur qui s’avoue vaincu.

Je relâchai le garrot et il s’effondra comme une vieille capote usagée.

— Alors ? La mémoire vous est revenue ?

Avachi sur le comptoir, une main autour du cou, le barman haletait. Il releva la tête et me lança un regard qui me laissa penser qu’il ne partirait jamais en vacances avec moi et peut-être même pas en week-end.

— Vous êtes un salopard et un dingue. Aussi dingue que ces pourris.

— On a déjà essayé de vous tuer ?

— Oui. A l’instant…

— Là ! Vous m’avez cloué le bec ! Un point pour vous. Mais je n’ai pas vraiment essayé de vous tuer, juste de vous amener à la raison. Grosse nuance. Les gars que je recherche vous auraient décollé la tête avant de se servir un verre. Or ces gars en ont après moi et je voudrais les trouver avant qu’ils ne me trouvent. Bref… Crachez ce que vous savez.

— Je peux prendre un verre d’eau ?

— Allez-y, mais au premier geste suspect, je vous bute.

— Un verre d’eau j’ai dit. Espèce de dingue…

Il prit donc son verre d’eau et m’expliqua ensuite le peu qu’il savait.

Les deux macchabées enterrés dans ma cave étaient bien des russes. Le gros balaise avait fait partie des forces spéciales, les fameux spetsnaz et le petit hargneux, moins vantard et moins bavard que son compère, avait quand même laissé entendre qu’il avait travaillé naguère pour le Président du Tatarstan, ce qui laissait imaginer beaucoup de choses…

Ils tenaient une boutique d’antiquités militaires, quelques rues plus loin mais celle-ci étant fermée les trois quarts du temps, on pouvait supposer qu’il s’agissait d’une simple vitrine destinée à blanchir des revenus moins avouables.

Comme le barman l’avait déjà dit, les deux compères venaient souvent boire des coups, le soir, parfois seuls et parfois accompagnés et à plusieurs reprises, ils avaient rencontrés trois gars qui semblaient encore plus dangereux qu’eux. Les inconnus en question n’étaient pas russes : il y a avait un noir, sec comme un coup de trique, nerveux et plutôt silencieux ; un gros rouquin, baraqué, avec un drôle d’accent, allemand ou hollandais, un truc comme ça et puis un gars assez banal, mais qui portait sur sa gueule : officier de carrière et peau de vache certifiée.

Mes deux russes, qui d’ordinaire faisaient les marioles, draguaient les filles et emmerdaient souvent les autres clients, semblaient terrorisés par le trio inconnu et frétillaient devant eux comme deux clébards de la SPA, avides de plaire et d’être adoptés.

— Et tu ne les as jamais entendu discuter ? Tu n’as rien capté d’intéressant ?

— Rien.

— Tu es sûr ?

— Vous êtes fou ? Avec des mecs pareils, je fais tout ce que je peux pour ne surtout rien entendre et ne rien capter. J’aimerais bien connaître mes petits-enfants.

— Alors change de boulot.

Il se frotta la gorge.

— Vous avez sans doute raison.

Je sortis de ma poche trois billets de cent euros que je posai sur le comptoir.

— C’est pour le dérangement et pour que tu m’oublies. Il y en aura trois autres comme ça, par la poste, si je constate que tu n’es pas allé chanter chez les flics.

Il regarda les billets en hochant la tête.

— J’aimerais bien pouvoir vous dire de vous les foutre au cul, mais le fait est que j’en ai besoin.

Je posai trois autres billets.

— Et ça, c’est pour ton pote Bruno.

Il opina en silence.

Je remballai mon arsenal, finis de siffler mon whisky et quittai le Soho Club pour essayer de trouver une boutique d’antiquités militaires.

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