Paperback Writer

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17/08/2021 par Thomas Fiera

Chapitre 5

S’intéresser à la vie de l’écrivain parce qu’on aime son livre, 

c’est comme s’intéresser à la vie du canard parce qu’on aime le foie gras 

Margaret Atwood

Le commandant se pencha sur la vaste table de réunion où s’étalait un incroyable fouillis de notes, brouillons, cartes routières griffonnées, articles de presse découpés à la va-vite, graphiques, photos d’identité judiciaire et toutes ces épaves que produit une enquête policière et qui l’avaient toujours fait penser aux débris pourrissants qu’en se retirant, la marée dépose sur la plage.

Valentini s’autorisa à lui tapoter l’épaule. Il était bien le seul à pouvoir se risquer à ce type de familiarité sans se retrouver à l’hôpital.

— Allez, tu sais bien qu’il y a toujours un passage à vide comme celui-là, dans toutes les enquêtes. On croit que c’est foutu et…

— Ce n’est pas la même chose.

Valentini n’avait jamais vu son patron aussi déprimé.

— Je ne vois pas de différence.

— Je sais. Je ne saurais pas t’expliquer. Mais je sens que nous faisons fausse route. Depuis le début. Le coupable nous trimballe, il joue avec nous…

…………………..

La scie entama l’os avec un crissement à la fois insupportable et délicieusement excitant. A chaque fois qu’il se livrait à ce délicat exercice, Aloysius ne pouvait s’empêcher de comparer le mouvement de va et vient de la scie à celui de l’archer sur les cordes du violon.

Il était un soliste et le corps de sa victime était son instrument, un instrument vivant dont il jouait avec virtuosité, explorant brillamment toute la gamme de la souffrance humaine.

Il sourit et continua à scier, plus lentement cette fois, dans un genre de glissando sensuel.

S’il n’avait été solidement bâillonné, Kieffer aurait hurlé comme une bête et…

…………………….

— Violetta de Mornay, je présume ?

Elle pivota sur elle-même avec grâce et se trouva face à une jeune femme d’une grande beauté qu’un cache-œil de cuir noir ne parvenait pas à déparer.

— Qui la demande ?

— Flora Marquez.

Violetta ne put cacher sa surprise.

— Je vous imaginais plus âgée et surtout, beaucoup moins belle.

Le sourire que lui renvoya Flora était moqueur, ironique, faussement modeste et surtout plein de promesses. Elle sentit un frisson lui parcourir le corps et ne put rien faire pour cacher ses tétons subitement durcis qui tendaient la soie de son chemisier écarlate.

…………………………….

………………………………………………

………………………………………………………………………………….

Relire, même en diagonal, l’intégrale de mes œuvres, fut une véritable torture et surtout une insupportable blessure narcissique. Je ne me suis jamais pris, même de très loin, pour un grand écrivain et je connais le gouffre qui me sépare des auteurs que j’idolâtre : Boulgakov, Herman Hesse, Garcia Marquez, Céline, Robertson Davies, Camus, Diderot, Buzzatti et tant d’autres. Mais cette relecture à froid me fit cruellement prendre conscience d’un fait que j’avais grandement sous-estimé : j’écris de la merde ! De la merde en barre, de la merde en bâton, de la merde en boîte, bref : de la merde !

Pour le seul motif de m’avoir obligé à contempler en face cette impitoyable réalité, les commanditaires des deux russes méritaient de mourir dans d’atroces souffrances.

Surtout, j’avais beau lire et relire toute cette prose, je ne voyais aucun lien entre tous ces romans, si différents par leurs styles et par les thématiques qu’ils abordaient.

Or, quand il m’avait abordé dans ma cave, le petit teigneux m’avait bien cité mes trois pseudonymes, preuve que ce qui avait attiré l’attention des méchants qui en voulaient à ma santé, se trouvait dans les trois séries et pas simplement dans un roman en particulier.

J’avais bien sûr imaginé qu’une des enquêtes du commandant Vieira pouvait, par hasard et malchance, évoquer un braquage en préparation ou déjà exécuté et dont les auteurs se seraient mis en tête que je savais des choses pouvant les compromettre. Mais en quoi des braqueurs pouvaient ils s’estimer mis en cause par les aventures d’un profiler cannibale ou d’une goule nymphomane ? J’ai beaucoup d’imagination, mais pas au point de croire que j’étais poursuivi par un malfrat hématophage et chaud du cul, fêtant ses attaques de banque en bouffant un vigile.

Il y avait donc forcément autre chose, autre chose nécessitant une relecture précise et approfondie de mon œuvre immortelle, ce qui me tentait autant que de subir un examen chez un proctologue affligé de tremblote.

Je savais que je devrais finir par m’infliger cette torture, mais en attendant, j’avais deux autres choses à faire, également pleines de risque et d’incertitude : aller jeter un œil sur l’entrepôt tenu par les trois dangereux clients du Soho Club et téléphoner à ma femme.

Cette fois et contre toute attente, la conversation avec Sarah fut tendre et pleine de bienveillance. Nous échangeâmes quelques-unes de ces banalités bébêtes dont sont coutumiers les vieux couples encore amoureux et je l’écoutai d’une oreille distraite me décrire par le menu les milles choses contre-nature auxquelles les amateurs de ski se livrent quand ils sont lâchés dans la nature.

— Et toi mon chéri ? Ça va ? Pas trop fatigué ?

— Fatigué ?

— Ben oui ! Tu n’as quand même pas l’habitude de faire autant de travaux !

J’avais totalement oublié ces foutus travaux !

— Euh… hum… non, non… Ça va…

— Ça avance bien ?

— On peut dire ça… j’ai refait tout le sol du garage… c’est… c’est mortel !

Sarah éclata de rire.

— Mortel ? Rien que ça ?

— Je t’assure ! Je ne pourrais pas mieux dire.

Nous bavardâmes encore quelques instants et nous raccrochâmes en nous promettant des retrouvailles à haute teneur érotique. J’en étais tout émoustillé, mais il me suffit de repenser aux nouveaux occupants de ma cave ou aux inconnus qui s’intéressaient à mon avenir, pour que ma libido retombât au niveau de celle d’un bulot andropausé.

Profitant du fric trouvé sur mes deux macchabées ainsi que dans leur boutique, j’avais quitté l’hôtel minable où je m’étais refugié le premier soir, pour un genre de petite pension du dix-neuvième arrondissement, un établissement sans histoire, propre et fonctionnel, dont les clients étaient des commerciaux de passage ou des intermittents du spectacle entre deux tournées ou deux phases de chômage.

J’avais payé une semaine d’avance et demandé qu’on ne fasse pas le ménage, ce qui m’avait permis de m’installer un genre de bureau annexe où j’avais pu étaler mon ordinateur, les quelques documents trouvés sur Poliakof et Smirnoff, ainsi que divers plans imprimés dans un internet café.

A partir des indications fournies par le barman du Soho Club, j’avais écumé l’annuaire dans le but de trouver à Villeneuve Saint-Georges une entreprise portant le nom d’un animal marin. Convaincu que la tâche serait aisée – après tout, cette commune de la banlieue sud, aussi riante qu’une dent cariée, n’est pas connue pour être une station balnéaire dernier cri -, mais je dus vite déchanter.

Je trouvai en effet trois établissements Rouget, un bar du Mérou, une société Marsouin Limited, un tabac et un restaurant baptisés « Le Dauphin », un magasin portant l’enseigne « Kalamar » ainsi que deux entreprises Bulots et trois ateliers spécialisés dans la fabrication de… moules à injection. Et le barman n’étant plus tout à fait sûr du caractère marin de la « bestiole » supposée avoir donné son nom à la société appartenant au trio infernal, j’avais dû ajouter à ma liste le restaurant du « Chien qui pète », les usines Lavache et les entrepôts de la marque Roitelet.

Une vraie ménagerie !

Un brin stressé par les récents évènements et épuisé par des nuits de mauvais sommeil, je fus saisi, à la vue de cette liste, d’un de ces fous rires idiots que seule une fatigue intense peut provoquer. Je m’imaginai, errant dans les rues sinistres de Villeneuve-Saint-Georges, passant d’un Chien qui pète à un Roitelet qui chante et d’un Bulot industrieux à un Marsouin friand de Rouget.

N’importe quoi !

Avoir téléphoné à Sarah me fit penser à la maison que j’avais quittée précipitamment, la porte non verrouillée et sans prévenir personne. Notre maigre famille et nos quelques amis risquaient de s’inquiéter s’ils tentaient de nous joindre et je n’avais nulle envie qu’une de ces bonnes âmes appelle Sarah sur son portable, pour lui dire qu’il n’y avait personne à la maison.

Je composai donc le numéro de notre téléphone fixe afin de consulter la messagerie. Celle-ci contenait douze messages : quatre propositions commerciales mirobolantes émanant de télécommerciaux blasés, marnant dans une plateforme téléphonique de Rabat ou Pondichéry, deux faux numéros, trois messages confus de ma belle-mère qui met toujours deux plombes avant de comprendre qu’elle parle à une machine, une invitation de l’amicale des voisins à un apéritif convivial, un rappel de la bibliothèque municipal à qui je dois trois livres depuis l’avant-dernière glaciation et enfin, quelques phrase qui m’étaient personnellement destinées et qui me glacèrent littéralement les tripes, depuis l’anus jusqu’à l’arrière gorge.

« Max Helbronn, bonjour. Je vous appellerai ainsi, puisque tel est votre nouveau nom. Nous aimerions vivement vous parler de deux amis à nous, qui ne donnent plus de nouvelles. Nous avons vu les photos dans votre salon. Nous savons qui vous êtes. Nous allons vous trouver. Bonne journée. »

Quel lamentable idiot j’avais pu être !

En quittant mon domicile, j’avais croisé un 4×4 dont j’avais supposé qu’il s’y rendait pour m’y surprendre. Mais bien sûr, les visiteurs ne s’étaient pas contentés de sonner à la porte et de s’en retourner chez eux comme le roi, la reine et le petit prince de la chanson. D’autant que je leur avais fort obligeamment laissé une porte non verrouillée.

Ils étaient donc entrés, avaient dû fouiller et trouver rapidement tous les éléments permettant de m’identifier. Je pouvais me considérer comme sacrément verni d’être encore en vie et il me fallait au plus tôt me débarrasser de ma bagnole – trop reconnaissable – et faire en sorte de ne plus utiliser ma véritable identité, ni mes cartes de crédit. Je ne savais pas de quels moyens et de quels réseaux disposaient ces gars. Je réécoutai le message.

La voix, légèrement teintée d’un petit accent germanique, avait quelque chose de glacial et venimeux. Si un cancer de la rétine ou le virus Ebola pouvaient parler, ils auraient cette voix-là. Une voix mortelle. Une voix qui vous dit que vous allez souffrir et que cette souffrance même ne sera qu’un délicieux prologue à un univers de cauchemar.

Jack l’éventreur devait parler ainsi.

Josef Mengele devait parler ainsi.

Et quelqu’un que j’avais connu naguère parlait ainsi

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