Le Dybbuk…

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20/11/2019 par Thomas Fiera

Voilà… Il m’arrive de rendre service… Pas trop souvent quand même, faudrait pas que les fâcheux prennent de mauvaise habitudes…

Mais pour mon Watson à moi, l’autre-là, le Ferrero, je peux faire un effort… et pour son môme aussi… enfin son môme… façon de parler : un genre de grand machin tout mince un brin ténébreux et qui se la joue artiste… Avec un certain talent, faut admettre…

Bref…

J’ai eu envie de publier un petit conte qu’ils ont commis ensemble… Un truc un peu fantastique qu’il serait dommage de voir prendre la poussière dans un tiroir…

Le Dybbuk ça s’appelle… Voilà… C’est cadeau…

 

 

LE DYBBUK

 

Le dybbuk n’avait pas toujours vécu dans un encrier.

Avant de devenir ce petit être maléfique survivant, tant bien que mal, dans un minuscule flacon empli d’encre noire, il avait été un bel et brillant jeune homme, plein de charme, d’humour, de talent et dont l’avenir s’annonçait radieux : Paul-Henri Magnan.

Paul-Henri était un de ces insupportables favoris de la fortune à qui tout réussit : une enfance heureuse et privilégiée, des études menées tambour battant, des diplômes à ne plus savoir qu’en faire, des maîtresses comme s’il en pleuvait et, à moins de vingt-cinq ans, trois romans publiés dont le dernier en date avait toutes les chances d’emporter l’un des prix littéraires les plus prestigieux.

La guerre n’était achevée que depuis quelques années et la société, comme pour rattraper le temps perdu et effacer les années de peur et de disette, se grisait dans un tourbillon de jeunesse insolente, de jazz, de provocation et de nihilisme chic.

En bon séducteur qu’il était, Magnan avait su totalement capter l’ambiance du moment et ses œuvres littéraires – qui, à vrai dire, manquaient de profondeur et ne supporteraient sans doute pas le tribunal du temps – étaient de jolis petit miroirs scintillants et trompeurs, renvoyant à l’époque l’image qu’elle voulait se donner d’elle-même.

Les critiques l’adoraient – surtout ceux qui avaient quelques mauvaise fréquentations à se faire pardonner ; la presse savait faire fructifier son capital de charme et son esprit caustique ; quant à la jeunesse, elle mimait ses poses, répétait ses bons mots et commentait ses livres au fond de bistrots enfumés et crasseux.

En bref, il était devenu une star, denrée relativement rare dans les domaines du cinéma, de la musique ou du théâtre mais quasiment inexistante dans celui de la littérature.

Et comme toute star qui se respecte, il était parfaitement odieux, égocentrique, imbu de lui-même et finalement plus creux qu’un navet ayant subi un coup de gel.

Tel un jeune Apollon, capricieux et boudeur, Paul-Henri régnait sur une ribambelle de courtisans, d’admirateurs et d’amantes à temps partiel qui se disputaient le privilège de lui amener son whisky, de rire à ses blagues ou d’accomplir pour lui de menues corvées auxquelles un artiste de sa trempe ne pouvait décemment pas s’abaisser.

Il avait aussi ses souffre-douleurs – artistes médiocres, plumitifs sans talents, comédiens sans cachets – victimes expiatoires sacrifiées sur l’autel de son ego et qui lui permettaient – sans risque excessif – de plastronner à leur dépends, l’obscurité de leurs destins permettant au sien de briller – par contraste – avec d’autant plus de feu.

Parmi les malheureux, ainsi voués à la moquerie et aux lazzis, il en était un particulièrement pitoyable et qui pour cette raison même, excitait tout particulièrement les instincts sadiques de la star littéraire et de sa petite meute d’admirateurs : Berek Eliezer.

Laid, pauvre, bancal, décavé et dramatiquement dénué de la moindre forme de talent littéraire, ce malheureux survivant de Sobibor, dont tous les proches avaient péri dans les fournaises nazies, s’obstinait à commettre des poèmes d’une noirceur totale et d’une nullité absolue. La souffrance – fut-elle Dantesque – et la confrontation avec le Mal absolu, ne suffisent pas à donner du talent à celui qui les a expérimentées et ce pauvre Berek, dont la raison vacillante ne reposait plus que sur cette tentative d’exprimer l’indicible, avait transformé sa vie en un interminable et funèbre Kaddish qu’il infligeait à qui ne voulait pas l’entendre.

Les voisins, les commerçants, les concierges et les patrons de bistrots le supportaient patiemment – que cela soit par humanité ou pour expier quelque sombre  et inavouable faute – et subvenaient à ses besoins : il ne se passait pas une journée sans qu’on lui offrit un déjeuner, une moitié de tarte, un vieux manteau, une paire de souliers usés et pour ce qui est du logis, il lui était garanti par un boucher qui lui avait aménagé, dans son arrière cour, une petite cahute où il pouvait dormir à l’abri du froid et de la pluie.

Nul ne savait exactement d’où venait Berek : Pologne ? Hongrie ? Tchécoslovaquie ?  Europe centrale assurément. Quand on lui posait la question, il répondait par un sourire douloureux et récitait un de ses lamentables poèmes écrits dans un français parfait. Car bizarrement et alors qu’il s’exprimait avec un accent caricatural et une syntaxe plus que vacillante, il écrivait en revanche avec une précision qui aurait ravi Boileau.

Où et quand avait-il appris le Français ? Nul ne le savait et l’interroger à ce propos ne menait à rien d’autre qu’à une nouvelle et pénible déclamation.

La poésie de Berek n’était pas simplement mauvaise – les mauvais poètes sont légion -, elle était insupportable. De la même façon que certaines personnes chantent épouvantablement faux et vous cisaillent les nerfs par leurs miaulements désaccordés, le malheureux survivants écrivait faux et ses odes, élégies ou sonnets produisaient sur l’âme de l’auditeur une sensation comparable au crissement d’un ongle sur un tableau noir.

Ses poèmes étant exclusivement consacrés à la Shoah, il y avait là, au fond, une certaine logique. Comment concevoir, en effet, des œuvres esthétiques et bien léchées ayant pour thème le Mal Absolu et l’abîme sans fond de l’inhumanité ? Il était bien plus cohérent d’exprimer l’horreur et l’indicible par des textes déchirants les oreilles, le cœur et l’esprit de celui qui les écoute.

Cohérent, certes, mais insupportable.

Illustration de Hugo Ferrero ©2019

Pire encore, Berek déclamait ses rimes de façon parfaitement grotesque et involontairement comique, les privant de la grandeur tragique qu’un ton plus neutre aurait pu leur conférer. Il braillait, grimaçait et prenait des poses insensées tellement contradictoires avec l’horreur du propos qu’il était presque impossible – même à l’auditeur le mieux disposé à son égard – de ne pas ricaner nerveusement, partagé entre le désir d’éclater de rire et celui d’étrangler séance tenante l’insupportable poète.

Quoi qu’il en soit et chez presque toutes ses victimes, la pitié l’emportait finalement sur l’irritation et le simple fait d’entrevoir – même fugitivement – les terrifiantes ténèbres où l’esprit du malheureux s’étaient égaré, suffisait à calmer ses détracteurs les plus acides.

Mais pas Paul-Henri.

L’auteur à la mode, le chéri de ses dames, le petit soleil germanopratin autour duquel gravitait toute une constellation de thuriféraires zélés et de fans enamourés, ne supportait pas qu’on lui fit de l’ombre, de quelque façon que ce soit. Or, quand Berek surgissait, l’attention de son cénacle se détournait de lui quelques précieux instants, le privant de cette admiration servile qui l’irriguait et lui était aussi nécessaire que l’eau ou la lumière le sont à une plante.

Et puis ce vieux juif contrefait, maladif et laid – si laid ! – lui répugnait plus que tout. Paul-Henri se voulait dandy et ne supportait que les belles femmes, les jolis garçons, les voitures de luxe et le champagne millésimé.  Qu’un survivant du ghetto, un échappé des fours crématoires, un vagabond puant aux origines douteuses vienne ainsi polluer son atmosphère et lui ravir la vedette, était pour lui une gêne, une agression, une offense.

L’heure, en ce temps-là, n’était pas encore au devoir de mémoire et bien des gens, qui voulaient oublier la guerre et son cortège d’horreurs et de bassesses, ne prêtaient qu’une attention distraite et un brin agacée à ces survivants qui au lieu de se réjouir d’être encore de ce monde, venaient gâcher la fête avec leurs histoires horribles.

Et puis disons-le, les antisémites d’avant-guerre, ceux qui lisaient Céline, Rebatet, Maurras ou Drumont, ceux qui avaient profité d’appartements bien opportunément libérés et tous ceux qui avaient assisté sans moufter aux rafles et autres chasses aux juifs n’avaient pas disparu, comme par enchantement, à la fin de la guerre.

Aussi les sarcasmes, les moqueries et les humiliations en tous genres que Paul-Henri faisait subir à ce pauvre Berek furent-elles mises sur le compte de son esprit caustique et de son goût magnifique pour la provocation, plutôt que sur celui de la perversité. Les rares bonnes âmes qui tentèrent de protester furent exclues du cénacle, faisant comprendre aux autres, où devait aller leur loyauté et leur obéissance.

Le vieux juif subissait ces avanies sans protester en aucune façon, continuant, sous les railleries et les injures, à réciter sa pitoyable litanie. Une fois, une seule fois, Berek sembla réagir aux propos du jeune écrivain.

Celui-ci, grisé par le champagne et l’admiration d’une jeune américaine arrivée depuis peu à Paris, se sentait particulièrement en verve. Il avait multiplié les blagues douteuses, les piques et les commentaires offensants sans que le vieillard ne réagisse. Jusqu’à ce que Paul-Henri profère les mots de trop.

  • Quand on voit comme tu es laid, je me félicite que ta tribu de macaque ait fini transformée en savon !

Cette phrase provoqua un malaise palpable, même chez les plus fidèles de ses zélateurs et pour la première et unique fois, Berek s’interrompit, semblant enfin réagir aux horreurs proférées par son tortionnaire. Il se tut, rangea dans les poches de son manteau trop large les feuillets froissés portant ses poèmes et relevant lentement la tête, planta son regard dans celui de Magnan. Celui-ci vacilla, troublé, presque inquiet, tant les yeux sombres du vieil homme brûlaient d’une flamme où la haine la plus pure le disputait à une inexplicable moquerie joyeuse.

  • Voï… vi z’êtes une ‘crivain aveg boukou de drôlerie ! Un vrai Badchan[1]! Riche vous seriez été à Grabow, Lodz ou Krakow…

Paul-Henri avait pâli et tentait, sans grand succès, de reprendre la main sur une situation qui lui échappait.

  • Tiens donc ! Le macaque parle ! Quelle nouvelle !
  • Eï ! EïIr gefelt mir zaier [2]! Toi me plais ! Tu es drôle ! Un Lamden[3] comme toi, un vrai Mentsh[4] qui veut bien parler à Meshigeh[5] comme moi. Un Mieskeit[6]!
  • Je ne comprends rien à ton charabia de ghetto !

Paul-Henri suait abondamment et sa chemise collait à sa poitrine. Il souriait nerveusement et tentait de donner le change.

Berek ne dit rien et se contenta de sourire en retour. Un sourire plein de malice. Il fouilla dans ses grandes poches avec un entrain presque exagéré, un peu à la façon d’un personnage de la comedia dell’arte ou d’un clown. Après de longues minutes de cette pantomime, il finit par exhumer des profondeurs de son pardessus, un joli petit encrier en cristal, aux flancs ouvragés.

  • mon Freint[7], mon ami. Moi je veux cadeau pour toi.
  • Mais je…
  • Na[8]! C’est pour toi ! Cadeau pour toi ! Précieux ! Très ancien ! Et surtout ne l’ouvre pas.

Berek tendait l’encrier à Paul-Henri qui, sous les regards intrigués de sa petite cour, ne put faire autrement que de le saisir. Le verre en était étrangement froid et l’objet, quoique de petite taille, semblait exagérément lourd, d’une densité peu ordinaire.

Le vieux juif recula d’un pas et se redressant pour la première fois, on entrevit l’homme qu’il avait dû être naguère, un homme sans grand rapport avec le pauvre vagabond pitoyable qu’il était devenu. Il ne souriait plus et braquant sur Paul-Henri un regard d’une dureté minérale, il lui lança une derrière phrase avant de pivoter sur ses talons et de quitter le bistrot à grand pas :

  • A broch tsi dir[9] !

Paul-Henri Magnan semblait pétrifié. La jeune américaine lui toucha le bras, le faisant sursauter.

  • Qu’est-ce qu’il a dit ? Je n’ai pas compris.

L’auteur ne réagit pas, les yeux toujours fixés sur la porte que venait d’emprunter Berek. Ce fut un de ses plus vieux admirateurs qui répondit à sa place :

  • Je ne sais pas. Une histoire de broche… Rien compris non plus ! Quel barjot !

Il tapa dans ses mains avec une gaité surjouée.

  • Allez, on ne va pas se laisser abattre par ce vieux machin ! On va boire un coup !

Sa proposition tomba à plat et Paul-Henri, sans un mot, ni un regard pour ses admirateurs, se leva un peu péniblement et l’air absent, les yeux dans le vague et aussi voûté qu’un vieillard, quitta le bistrot à son tour.

 

Le lendemain, la femme de ménage qui, tous les matins, venait ranger la chambre d’Hôtel ou Paul-Henri s’était établi trouva la pièce vide, le lit non défait et sur la petite table servant de secrétaire, un encrier ouvert dont le bouchon, posé du mauvais côté, avait laissé une trace d’encre circulaire sur le sous-main en cuir fauve.

Machinalement, elle reboucha l’encrier et profitant de ce que la chambre était parfaitement ordonnée, s’octroya une petite pause qu’elle consacra à lire quelques pages d’un roman à l’eau de rose.

Paul-Henri Magnan ne reparut pas. Ni ce jour-là, ni le jour suivant, ni jamais. On s’en émut beaucoup, puis un peu, puis plus du tout et finalement on l’oublia.

Ses affaires, qui avaient été récupérées par la police judiciaire chargée d’enquêter sur sa disparition, moisirent pendant des années au fond d’un local accueillant les pièces à conviction. Elles partirent un jour en fumée, lorsqu’éclata un incendie accidentel provoqué par un mégot mal éteint.

L’encrier pour sa part, fut oublié dans le tiroir de la table de nuit, où la femme de ménage l’avait rangé, le lendemain de la disparition de Paul-Henri Magnan. Il y demeura vingt ans, six mois et dix-huit jours, jusqu’à la faillite de l’Hôtel et la vente aux enchères de tout son mobilier.

La table de nuit fut achetée par un brocanteur avec tout un lot de meubles et d’objets de toilette. Rangée au fond d’un hangar, oubliée sous un amoncellement de vieux tapis, elle y demeura plus de quarante ans. Les souris, les araignées et les insectes xylophages ne s’en approchèrent jamais, incommodés par l’étrange marmonnement plaintif qui en émanait et qu’eux seuls étaient capables de percevoir.

 

La semaine dernière, le petit-fils du brocanteur a retrouvé la table de nuit en vidant le hangar du bazar que son aïeul y avait entassé. S’attendant à le trouver gonflé d’humidité, il fut surpris de constater que le tiroir en coulissait parfaitement et encore plus surpris d’y découvrir un joli petit encrier aux flancs ouvragés, un encrier aussi froid que s’il sortait d’un frigo. Comme il n’est pas d’un naturel curieux, il ne s’en est pas plus inquiété que ça et n’a même pas songé à dévisser le bouchon en bakélite noire.

Les bobos, constituant l’essentiel de sa clientèle, adoreraient ça : c’était petit, vieux, joli, inutile. Tout ce qu’ils aiment ! L’homme a repris l’activité de son père. Il est brocanteur. Brocanteur sur Internet. Il faut vivre avec son temps.

Alors, si vous allez sur une de ces plateformes d’enchères où, pour quelques sous, on brade son passé et l’histoire de sa famille, si vous y voyez un joli petit encrier en cristal, ne l’achetez pas. Même si vous êtes séduit par son bouchon de bakélite brillant, par ses flancs en cristal ouvragés, par la profondeur ténébreuse de l’encre qu’il semble encore contenir ou par je ne sais quel marmonnement plaintif que vous croirez entendre à votre oreille : ne l’achetez pas ! Et si malgré tous ces conseils, vous l’achetez alors surtout, surtout : ne l’ouvrez pas !

Le dybbuk attend depuis si longtemps…

Et il a tellement… faim.

 

 

[1] Amuseur chargé d’animer les fêtes ou les mariages.

[2] Je t’aime, tu me plais.

[3] Erudit

[4] Homme qui mérite le respect

[5] Fou

[6] Mocheté

[7] Ami

[8] Voilà ! Prends !

[9] Une malédiction sur toi !

2 réflexions sur “Le Dybbuk…

  1. Sylvie Kowalski les plumes noires dit :

    très sympa bravo pour l’illustration. Question qu’est ce que le dybbuk

    • Thomas Fiera dit :

      Un dybbuk c’est, dans la tradition juive d’Europe de l’Est, un esprit mauvais qui hante un objet ou une personne. Ils sont souvent enfermés dans un objet qui peut « happer » son propriétaire.

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