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15/08/2021 par Thomas Fiera

chapitre 4

L’écrivain original n’est pas celui qui n’imite personne, mais celui que personne ne peut imiter.

Lord Byron

Sans qu’ils me dérangent en aucune façon – ils ont le droit de vivre au même titre que les mites, les lycaons ou les sarracénies, les collectionneurs ont toujours représenté pour moi un mystère insondable. Que l’on ait envie de posséder un objet, cela, je peux le comprendre. Que l’on désire ledit objet, voilà qui me semble plus curieux. Qu’on le désire ardemment au point de faire des kilomètres pour l’avoir, relève déjà pour moi de la névrose légère. Mais qu’on ne soit plus qu’un bloc brut d’avidité monomaniaque, tout entier tendu vers la possession, non seulement d’un objet, mais de tous les objets de la même classe, voilà qui mérite d’être taxé de folie totale, d’idée fixe, de frénésie bavotante.

Si de surcroit, cette obsession concerne des objets ayant un rapport plus ou moins lointain avec la chose militaire, alors je n’ai plus de mot.

Ce que les connaisseurs appellent les militaria, les antiquités militaires, représentent un sacré business tant sont nombreux ceux qui éprouvent une morbide fascination pour cet univers de mort, de violence et de discipline imbécile qu’est l’armée.

Un grand-père mort à Verdun, un patriotisme un rien exacerbé ou une passion mélancolique pour le passé et l’Histoire, peuvent parfois être à l’origine d’une telle passion. Mais il y a aussi tout ceux qui bandent en caressant un poignard SS ou en matant un casque lourd transpercé par un éclat d’obus.

La chute de l’URSS et à sa suite, la vente massive de matériel militaire soviétique par des officiers peu scrupuleux ou de simples troufions émigrés en Europe de l’Ouest, ont provoqué une explosion de l’offre dans ce domaine et déclenché de nouvelles passions chez les collectionneurs : ordres de Lénine, casques de pilote de chasse, poignards, briquets ou flasques frappés de l’écusson du FSB : la moitié au moins de ce matériel était de la contrefaçon et les moldaves, russes ou ukrainiens qui vendaient cette camelote en se donnant des airs de vétérans de l’armée rouge, n’étaient le plus souvent que des plombiers ou des comptables ayant quitté leurs pays respectifs dans l’espoir, généralement déçu, de trouver une vie meilleure sous le ciel d’occident.

Pour ce que je pouvais en juger, les objets exposés dans la vitrine de Красная Армиям, l’Armée Rouge dans le texte, n’étaient pas de mauvaises copies, mais bel et bien du matériel militaire, qu’on reconnait toujours à un je ne sais quoi de solide, rustique et sinistrement fonctionnel.

Après avoir quitté le Soho Club, je n’avais pas eu trop de difficultés à trouver la boutique tenue par le duo squattant désormais ma cave. Manifestement, le barman ne m’avait pas menti et on comprenait assez vite que le magasin n’était ouvert que le 36 du mois : les objets proposés à la vente étaient rares, poussiéreux et les prix – prohibitifs – de nature à faire fuir les clients les plus acharnés. Au propre comme au figuré, il ne s’agissait là que d’une vitrine, une société écran permettant de blanchir un peu d’argent sale.

Il y avait peu de chance que feus les propriétaires aient investi dans l’achat d’une alarme, aussi décidai-je d’utiliser mes talents de crocheteur de porte, compétence assez particulière que j’avais acquise naguère et ailleurs et qui aujourd’hui, me permettait de mettre une pointe de réalisme dans mes polars.

En l’occurrence, une vieille dame aveugle et atteinte de Parkinson aurait pu venir à bout de cette serrure en sifflotant, nouvelle preuve, s’il en était besoin, du caractère artificiel de cette boutique. Je n’eus besoin que de vingt secondes pour ouvrir la porte et me faufiler à l’intérieur.

L’atmosphère âcre, sèche et poussiéreuse régnant dans la boutique était celle qu’on trouve souvent dans les greniers oubliés. S’y ajoutait l’odeur inimitable, métallique et graisseuse des armes et des objets militaires.

Je ne perdis donc pas de temps à fouiller la boutique, trop exposée à la vue et dont j’étais sûr qu’elle ne contenait rien d’intéressant hormis ce qu’elle donnait ostensiblement à voir : de vieilles choses périmées, vestiges d’une guerre oubliée qui, fort heureusement, n’avait jamais eu lieu. Je suis sûr que Balzac aurait pu tirer dix bonnes pages de la description de ce valeureux capharnaüm, mais je ne suis pas Balzac et de toute façon, ces vieilles merdes kaki n’en valaient pas la peine.

Dissimulée par une vieille couverture militaire, je trouvai une porte donnant sur l’arrière boutique, trois petites pièces en enfilade dont deux servaient de réserves et la troisième de bureau. Par acquis de conscience, je fouillai rapidement les caisses empilées dans la réserve et n’y trouvai que des casques, des treillis défraîchis et tout un assortiment de gamelles, gourdes et autres ustensiles repeints dans les riantes couleurs militaires.

La pièce servant à l’administratif ne devait pas dépasser les quatre mètres carrés et encombrée par une armoire, deux classeurs métalliques et un vieux bureau à cylindre, elle aurait filé des cauchemars à un claustrophobe.  L’armoire était vide si on excepte un énorme godemiché violet et vert, dont l’incongruité en ce lieu n’était égalée que par le mauvais goût absolu de son design. Si Bozo le clown avait dû s’acheter un sex-toy, il aurait probablement flashé sur celui-ci.

Les classeurs métalliques ne réservaient aucune surprise et ne recélait que de l’air : pas le moindre dossier suspendu, pas la moindre fiche, même pas une simple feuille A4. Rien ! Si j’avais encore eu le moindre doute quant au caractère factice de cette boutique, ce local désertique aurait achevé de le dissiper.

Même constat pour le bureau à cylindre dont les différents compartiments n’abritaient que quelques trombones, une boite d’agrafes, un crayon mâchonné et le cadavre desséché d’une araignée aux pattes recroquevillées. Seul un tiroir fermé à clé, éveilla ma curiosité.

J’en crochetai la serrure sans difficulté et y trouvai une grosse liasse de billets de cent euros, entourée par un élastique rouge. Glissé sous celui-ci, une petite note manuscrite disait « для ивана » : pour Ivan. Décidément, je ne pouvais pas faire trois pas dans cette affaire sans trébucher sur des russes.

Je comptai les billets et me retrouvai plus riche de douze mille euros.

Plus riche d’argent, mais toujours aussi pauvre en renseignements.

Je ne suis ni flic, ni détective, ni membre des services secrets et encore moins un hacker distingué capable de traquer n’importe qui sur le Net. Mon enquête se trouvait dans une impasse et je ne voyais aucun moyen d’en sortir.

Même si j’avais pu déverrouiller les téléphones des deux locataires de mon sous-sol, rien ne dit que j’y aurais trouvé des données exploitables. Les deux défunts compères avaient beau ne pas être des parangons d’intelligence, il y avait peu de chance que je déniche sur leurs smartphones des messages indiquant, obligeamment, le nom et l’adresse de leur commanditaire.

Je m’étais laissé dire que, moyennant finance, certaines boutiques de téléphonie peu scrupuleuses et plus ou moins en cheville avec des petits délinquants, pouvaient craquer les codes d’accès de téléphones aux origines douteuses. Mais lesquelles ? Je ne pouvais quand même pas me pointer dans n’importe quelle boutique en leur demandant de but en blanc s’ils étaient malhonnêtes.

Ou alors je me faisais des idées et tout cela était peut-être bien plus simple que je ne le pensais. J’en étais là de mes stériles cogitations quand je sentis contre mon oreille, quelque chose de dur et de froid.

— Si tu bouges, ta cervelle va repeindre le mur.

— Je ne bouge pas.

— Lève-toi doucement…

— Je croyais que je ne devais pas bouger…

— Arrête de faire le malin et fais ce que je te dis !

Je sais reconnaître quelqu’un qui flippe : bavardage inutile et voix tremblante. Le gars qui me braquait n’en menait pas large et si cela m’offrait des possibilités de reprendre la situation en main, cela signifiait aussi qu’il pouvait me descendre par accident ou par trouille.

Rien n’est simple en ce monde.

J’écartai les mains et me levai le plus doucement possible.

Ce qui devait être le canon d’un flingue s’éloigna de ma tête et la voix m’intima de me retourner, ce que je fis.

Le barman du Soho Club, aussi pâle qu’un linge, me braquait d’une main tremblante, la main droite. La gauche, celle où j’avais planté mon couteau Benchmade, était plus emmaillotée qu’un nouveau-né du temps jadis. L’arme qu’il pointait sur mon estomac était légèrement plus petite qu’un destroyer et offrait une puissance de feu comparable : un desert eagle, un flingue absurde, surdimensionné, ridiculement phallique et méchamment impressionnant.

— Tu tiens cette arme d’une seule main, tu es taillé comme un copeau d’allumette et si tu tires, le recul va t’envoyer valser. Tu devrais poser ça avant de te blesser.

— Fermez-là !

— Qu’est-ce que tu me veux ?

— Vous m’avez torturé, humilié et je vais vous livrer aux mecs que vous recherchez. Ils me fileront du pognon et ils s’occuperont de vous. Bien fait pour votre gueule.

— Écoute…

— Je n’écouterai rien du tout. J’étais sûr que vous alliez venir ici et je ne me suis pas trompé. J’ai voulu emmener Bruno avec moi, mais il n’arrive pas à marcher. Vous allez crever !

Manifestement le gars m’en voulait. Ça peut se comprendre. Mais ce n’était pas une raison pour se laisser faire : comprendre ne signifie pas être d’accord. Je marchai donc sur lui à grand pas, saisis le canon de son flingue dont il actionnait frénétiquement la détente sans aucun résultat, le lui arrachai des mains et d’un violent coup de crosse, je lui rectifiai les sinus.

Il partit en arrière et tomba sur son cul. Il se tenait le visage à deux mains en gémissant.

— Vous m’avez pété le nez !

— Quand on braque quelqu’un avec un flingue, on retire le cran de sureté, connard. Estimes-toi heureux que je ne te bute pas.

Il se mit à pleurnicher.

— Et arrête de chougner ou je vais rapidement changer d’avis.

Il opina en silence.

— Bon. Tu voulais me livrer aux gars que je cherche, dis-tu. Je présume que tu fais allusion au trio qui semblait impressionner si fort mes amis russes, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est ça.

— Qu’est-ce qui te fait penser que ces trois mecs sont ceux que je cherche ?

— Rien. Une intuition, c’est tout.

— Et si tu veux me balancer à eux, cela signifie que tu sais comment les joindre… Je me trompe ?

Il baissa la tête, regardant fixement ses genoux.

— Je t’ai posé une question.

— Si je réponds vous allez me tuer.

— Pourquoi je te tuerais ? Tu m’en veux et je peux le comprendre. Si tu restes en dehors de tout ça, je n’ai aucune raison de te buter. Alors vas-y ! Parle…

Le barman releva la tête et me scruta intensément, comme s’il essayait de déchiffrer mon âme. Ce qu’il lut dut le rassurer, car il finit par pousser un profond soupir.

— Ok. Je ne sais pas qui vous êtes, mais vous n’avez pas une gueule de psychopathe. J’en ai vus suffisamment devant mon bar pour les reconnaître.

— Alors ?

— Tout ce que je sais, c’est que les trois gars ont une société et peut-être même un entrepôt à Villeneuve Saint-Georges, pas très loin des voies de chemin de fer. Pour l’entrepôt je ne suis pas sûr. J’ai juste surpris une bribe de conversation…

— A Villeneuve, tout est près des voies de chemin de fer. Ça manque de précision.

— Je sais… L’entreprise portait un nom bizarre, un nom de bestiole je crois.

— Quelle bestiole ?

— Je sais plus. C’était il y a longtemps. Peut-être un animal marin, mais je ne suis pas sûr.

— Dauphin ? Baleine ? Calamar ?

— Je sais plus je vous dis.

— Et quoi d’autre ?

— Ben… Je crois bien que le petit mec qui semblait être le chef…

— Celui avec une gueule d’officier ?

— Oui c’est ça. Un des russkoffs l’a appelé Andreï, un jour. Le type a salement fait la gueule et a collé une baffe de cowboy au popof. Et l’autre n’a pas moufté alors qu’il était trois fois plus balaise que le Andreï en question.

— Andreï ? C’est tout ?

— Oui. Désolé.

— Et tu penses que cet Andreï était russe, lui aussi ?

— Ben, non. C’est ça qui est bizarre.

Je ne lisais plus aucune colère en lui, seulement le désir éperdu de me faire plaisir et de sauver sa peau. Du bout du canon, je lui fis signe de se relever.

— Allez ! Dégage ! Et tu m’oublies, ok ? Définitivement. Je sais où te trouver.

Il se leva précipitamment et me remercia avec effusion.

— Merci. Merci. Vous pouvez compter sur moi… je… ne dirai rien…

Il se précipita vers la sortie et s’arrêtant brutalement, se tourna à moitié vers moi.

— Et pour les trois cents euros de plus… Ça tient toujours ?

— N’abuse ni de ta chance, ni de ma patience. Dégage !

Et il fila sans demander son reste.

Finalement, je n’étais pas venu pour rien : j’avais gagné un desert eagle et je détenais peut-être un moyen de localiser le commanditaire des deux russes.

Peut-être…

Rien ne prouvait en effet que le trio infernal ait eu le moindre rapport avec mes affaires, mais mon instinct, mon intuition – appelez-ça comme vous voudrez – me soufflait qu’il y avait là une piste intéressante.

Mais impliqués ou pas, ces trois gars semblaient être de vrais gros méchants et il n’était pas question que je me rue chez eux sans un minimum de préparation et de réflexion. Il fallait aussi, avant ma prochaine action, que j’essaye de comprendre ce que ces gars me voulaient et cela nécessitait que je parvienne à identifier ce qui, dans mes foutus bouquins, les avaient mis dans une rogne pareille.

Je m’apprêtai à quitter la boutique de militaria quand mon smartphone se mit à vibrer dans ma poche. Je regardai de qui émanait l’appel : Sarah ! Sarah, qu’avec tout ce merdier terrible, j’avais totalement oublié d’appeler depuis qu’elle était aux Etats-Unis.

Elle allait me tuer !

— Alors tu t’amuses bien ?

La dose d’acide présente dans la voix de ma chère et tendre aurait suffi à dissoudre un éléphant de bonne taille. Parmi ses multiples talents, divers et variés, Sarah maitrise à fond celui, à l’aide d’une petite phrase, d’un regard ou d’une simple intonation, de vous donner la sensation d’être un seau de merde refroidie.

— Non c’est que…

— Heureuse de constater que je ne te manque pas trop…

— Mais je…

— Faut dire que je suis un peu conne… je m’étais mis en tête que j’allais te manquer…

— Sarah…

— Ah ! Tu te souviens de mon prénom !

— Écoute, je…

— Oh c’est bizarre… Je ne t’entends pas… tu es si loin…

— Sarah ! Ça suffit maintenant !

— Tu m’engueules maintenant ! Tu m’engueules ! C’est toi qui me traites comme une merde et tu m’engueules !

— Sarah… S’il te plait…

— Va te faire foutre !

Et elle raccroche.

La soirée allait être longue !

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Tous ces textes m'appartiennent, vu que je me suis cassé les choses à les écrire. Alors je tiens à prévenir celui qui serait tenté de les détourner sans citer ses sources ou a des fins personnelles qu'il aura la visite d'Adélaïde Renucci. Voilà. Vous êtes prévenus. Non mais !

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