Je suis fatigué !

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12/01/2015 par Thomas Fiera

Le commissaire Vernier m’était tombé dessus comme la foudre à la fin de la manif.

Des heures à piétiner comme ça, de République à la Nation, au beau milieu de ces centaines de milliers de Républicains, ça fait chaud au cœur mais ça fait mal aux pieds. Je n’ai plus vingt ans et ce genre de festivités, ça me scie les pattes.

Bref, je m’éloignai par les petites rues quand je passe près d’un car de flics entouré de manifestants qui congratulaient les forces de l’ordre. Rien que ça, voir des manifestants remercier des flics, ça valait le détour… Bref… je passe donc, je sourie devant la scène quand je sens une énorme paluche se poser sur mon épaule avec la légèreté d’un B52.

– Mais c’est ce connard de Fiera, ma parole…

Je reconnus immédiatement la voix de Vernier qui m’avait si souvent susurré ce genre de douceur à l’oreille… Je n’eus pas le temps de dire ouf que je me retrouvai menotté, fourré dans une bagnole sans ménagement et emmené jusqu’à la maison poulaga, directement dans le bureau du commissaire. J’eus le droit à la chaise spéciale interrogatoire, celle dont les pieds avant ont été légèrement sciés pour que glissiez en permanence… Très désagréable…

Et pour rester fidèle aux vieux clichés des films noirs de notre enfance, Vernier tourna sa lampe de bureau pour m’aveugler un bon coup. Tout indiquait que j’allais passer un moment d’une grande convivialité.

Avant même de me poser une question, le commissaire me balança une avoine qui faillit me démonter la tête. Je n’eus pas le temps de protester qu’il m’en colla une deuxième. Je peux d’ailleurs confirmer que les baffes ne sont en rien semblables aux peines de cœur : ce n’est pas la première qui fait le plus mal. Mais la deuxième, la troisième, etc… J’imagine qu’à la trente-septième on commence à être un peu anesthésié mais à vrai dire je n’en suis pas sûr et je ne tiens pas spécialement à le vérifier.

Quand il m’eut clairement fait comprendre qui dirigeait la manœuvre, il s’assit sur le coin de son bureau et commença à me poser des questions.

– Alors ducon, qu’est-ce que tu foutais à cette manif ?

– C’est une blague ?

– C’est moi qui pose les questions hurla-t-il en m’offrant une imprenable sur sa luette congestionnée.

Je n’étais vraiment pas en position de faire le malin, aussi décidai-je d’être un bon garçon et de répondre aux questions du commissaire avant qu’il ne me remodèle les cervicales de telle sorte que je puisse admirer la raie de mon cul.

– Je faisais comme les autres, commissaire, je marchais…

– Et pourquoi ?

– Pourquoi ? Vous en avez de bonnes vous… Pourquoi ? Pour la République. Pour la Liberté. Contre l’obscurantisme. Pour rendre hommage aux victimes…

– Ah oui ? Comme c’est bizarre… Et pourtant tu as écrit cet article de merde là…  « je suis Thomas »…

Et vlan, il m’en retourne une… Une comac ! Je suis sonné et pourtant je vois qu’il a les larmes aux yeux…

– Je suis Thomas, beugle-t-il. Tu crois que c’était le moment de ramener ta fraise connard ? Tu crois vraiment que ça intéressait quelqu’un ton petit nombril alors que des innocents se faisaient massacrer ? Qu’un flic était achevé comme un chien, sur le trottoir ?

Ca y était ! J’avais compris le pourquoi de tout ceci : l’article de mon blog intitulé finement « je suis Thomas »

– Ecoutez commissaire, je pense qu’il y a un malentendu…

Il me sourit d’un air inquiétant.

– Explique-moi ça…

– Bon, voilà… Vous savez donc que je tiens un blog… c’était une idée du gars qui écrit les polars où j’apparais, mon Watson à moi, vous voyez…

– Oui, oui je sais… un connard qui a un nom de chocolat…

– Hum… C’est ça… Et euh.. j’ai appris comme tout le monde ce qui s’était produit, le massacre à Charlie hebdo, les prises d’otages, le mouvement de solidarité et j’ai eu envie d’écrire quelque chose… A cause de l’émotion vous voyez…

– L’émotion ? Et c’est pour ça que tu t’es désolidarisé et que tu as fait ton malin ? Ton petit Narcisse de merde ?

Je le vis armer son bras et me crispai, prêt à encaisser, mais finalement il respira profondément et se retint. D’un mouvement du menton, il fit me fit signe de continuer.

– Vous me connaissez commissaire, je n’ai pas assez d’estime ou d’affection pour moi-même pour être vraiment narcissique. Si j’ai fait ce titre et ce panneau « je suis Thomas », ce n’était pas pour faire bande à part. Mais comment dire, je n’aime pas les drapeaux, les bannières, les slogans… je m’en méfie… J’aime à penser que le peuple n’est pas une masse indifférenciée mais la somme des individus qui le composent. Même triste, ému, bouleversé, en colère je ne peux pas défiler derrière un drapeau.

– Et en quoi ça t’empêchait, pour une fois, de fermer ta gueule et de faire comme tout le monde ? Tu te crois trop bien pour ça ?

– Purée ! Ne vous faites pas plus borné que vous ne l’êtes ! Je voulais seulement dire que j’étais avec les autres, à leurs côtés, tout en affirmant ma singularité.

– Ma singularité, singea-t-il en grimaçant. Et donc tu te prends pour un petit malin, alors que tous les autres ne sont que des moutons, c’est ça ?

– Mais non bordel de merde ! Chacun fait ce qu’il veut ! C’est ça mon message ! Soyez Charlie si ça vous chante, ou Herbert ou Gudule ou qui vous voulez et laissez-moi être Thomas ! Ce qui compte c’est que nous soyons unis et respectueux les uns des autres…

– Mouais… Admettons… Et pourquoi tu ne l’as pas dit plus clairement ? Tu trouves ça drôle de ne pas être compris ?

– Commissaire, pour être franc, l’audience habituelle de mon blog tiendrait à l’aise dans une cabine téléphonique… Que des gens qui me connaissent et qui connaissent mon style. Je ne pouvais pas prévoir que tant de lecteurs nouveaux viendraient lire ma prose.

– Et ça t’a pas dérangé de dire le même genre de saloperie que Le Pen ou des réacs du même acabit ?

– Ces réacs dont vous parlez ont dit « je ne suis pas Charlie » quand moi je disais simplement « Je suis Thomas »… Nuance.. Je ne rejette pas le mouvement, je l’accompagne…

– Tu pinailles !

– Oui je pinaille ! Je suis fier de pinailler ! Cela signifie que j’ai un cerveau en état de marche ! Je refuse de devenir con et binaire, juste pour me distinguer des gros beaufs…

Il y eut un silence et Vernier reprit :

– Et c’est quoi ce couplet à la con, sur la bêtise, l’instruction, le fait de lire ou pas Charlie Hebdo…

Je soupirai. Un peu accablé. Ces questions-là j’avais déjà essayé d’y répondre sur le blog lui-même. Avec plus ou moins de succès.

fatigue

– Il est évident que tout le monde peut-être sincèrement bouleversé par ce qui s’est passé, y compris des gens qui ne lisaient pas Charlie. D’ailleurs moi-même je n’adhérai que très moyennement à leurs blasphèmes à répétition… Mais la question n’est pas là… Tout le monde pouvait être ému et je le sais très bien. Ce que je voulais dire, c’est que les personnes qui s’indignaient – à juste titre – de l’attaque contre la liberté d’expression ne défendaient pas, au quotidien, cette même liberté d’expression. On laisse les journaux mourir, on lit moins, on gobe toute la belle propagande que nous distille les medias… Sans recul critique, nous devenons nous-mêmes les fossoyeurs de cette liberté…

– Et tu penses être plus intelligent que tout le monde ?

– Mais non !!! Je suis le premier à être paresseux… et à me contenter souvent des dépêches d’Internet plutôt que d’aller lire de vrais articles de fond… je suis comme tout le monde… Je zappe, je surfe, je survole… Et c’est cela qui est dangereux…

Il me balança une petite tarte, comme ça… Avec l’air de ne pas y penser… Une toute petite tarte, pas violente, juste histoire de ne pas perdre la main… Moins douloureux mais tout aussi humiliant…

– Mouais… je veux bien…  Mais quand tu dis que ce n’est pas l’islam radical qui a tué Cabu mais la bêtise, tu abuses un peu non ? C’est de la merde en barre !

– Je ne crois pas. La bêtise, l’ignorance, l’aveuglement, appelez ça comme vous voulez. Mais je reste persuadé que c’est ce fléau-là la véritable cause. Cette peur, ce refus du progrès, de la différence est à l’œuvre chez ces putains de fanatiques qui se revendiquent d’Allah… Mais c’est la même bêtise, la même haine chez les cathos homophobes ou chez les ultra-orthodoxes israéliens qui cassent du palestiniens. La haine de l’autre.

Vernier me regarda dans les yeux pendant un long moment.

– Alors tu es un bon Républicain ? Toi ? Un anar ?

– Je ne suis pas plus anar, que ceci ou cela… je déteste les étiquettes… je vous l’ai dit : je suis Thomas. Pas par vanité, mais parce que je ne sais pas être autre chose et qu’essayer de savoir qui je suis vraiment c’est déjà un boulot à plein temps. Mais pour essayer de répondre à votre question, je vous dirais que j’aime la République. D’amour.

Republique-Marianne

Il hésita pendant un petit moment puis finalement m’ôta les menottes.

– Alors tu n’es toujours pas Charlie ?

– Je reste Thomas. Mais je marche avec Charlie…

– Allez c’est bon Fiera, casse-toi, va… mais avant… une dernière question…

– Quand c’est demandé gentiment…

– Tu étais vraiment obligé d’être aussi grossier dans le dernier paragraphe ?

– Non. Mais c’est mon style. Après j’ai un peu regretté parce qu’il y a sans doute de braves gens qui ont pris ça pour eux alors qu’ils n’étaient pas visés. Mais…

– Mais ?

– Mais quand j’ai lu certains commentaires insultants, haineux, idiots… Des commentaires de gens qui se vantaient de ne pas avoir lu plus loin que la première phrase tout en se revendiquant défenseurs de la liberté d’expression, je me suis dit qu’à ceux-là et à ceux-là seulement, je pourrais filer l’adresse du Tyrannosaure !

Vernier devint subitement cramoisi.

– Fous-moi le camp espèce de connard, hurla-t-il ! Avant que je ne change d’avis !

Je ne me le fis pas dire deux fois et quittai au plus vite la maison poulaga.

Une fois dans la rue, je respirai un grand coup. Le bon air de la Liberté. Ce bon air que j’avais respiré la veille, en marchant aux côtés de ces milliers de frères humains, ce bon air qu’il allait nous falloir défendre bec et ongles dans les prochaines années, les prochains mois, les prochains jours.

J’étais fatigué rien que d’y penser.

Notre seule chance, était de rester aussi unis que nous l’étions la veille…

Mais ça, c’était pas joué !

 

FIN

 

 

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12 réflexions sur “Je suis fatigué !

  1. Merci… Je me sens moins seul.
    Moi aussi je suis fatigué.
    J’ai mal aux genou mais… Ce que c’est bon la honte de ne plus avoir 20 ans !
    Signé Charlie (celui qui marche avec tous ceux qui marchent)

  2. Garance dit :

    Conseillez donc à ce flic de lire Shakespeare 😉
    Mais là non plus, ce n’est sans doute pas joué…

  3. Syl dit :

    Moi aussi jsuis fatiguée….c’est peut-être parce que je me suis levée à 6h30…ou alors c’est autre chose….hum, aaah oui j’ai trouvé !! C’est les êtres humains, ils me fatiguent ceux là !
    Mais hop, un mars et ça repart (et oui je parle de la planète mais franchement vous m’aviez compris 😉 )

    • Thomas Fiera dit :

      Il faut vraiment beaucoup les aimer pour aimer les hommes. 😉

      • Syl dit :

        Oui ! Et avoir une sacré dose d’espoir ! Mais je les aime ces foutus humains ! même si bien souvent j’ai envie de leur coller des baffe (a défaut de tyrannosaure) 🙂

      • Thomas Fiera dit :

        Les baffes c’est bien aussi. C’est ecologique, c’est de l’energie renouvelable. 😉

  4. Syl dit :

    malheureusement, taper sur les cons ne les rends pas plus intelligents – bien dommage d’ailleurs – (Ceci dit ça défoule 😀 )

  5. AbdelMartinDavid dit :

    Je ne te connaissais pas avant aujourd’hui. J’ai eu peur en voyant ton slogan apparaitre sur ma recherche. Pardon, on se tutoie plus facilement sur la toile.
    J’ai lu jusqu’au bout, parceque je vais essayer d’être moins con qu’avant en lisant plus, et je comprends ta position.
    Moi je comprends « Je suis Charlie » d’une autre façon que toi, mais c’est pas grave.
    A mon sens, pour faire bouger les choses, il faut , aussi (malheureusement ?) beaucoup de « Je suis Charlie ».
    Merci pour les coups de geule constructifs, je suis pour.
    En revanche, « Je suis fatigué » je l’ai vu ailleurs, sur le mur d’un abruti qui n’avait pas vraiment les mêmes idées que toi (je ne retrouve plus son compte Facebook, c’est toujours ça, mais il n’était pas franchement pour la paix dans le monde)…. attention….

    • Thomas Fiera dit :

      ach !
      C’est bien le problème du langage, de l’écrit… il nous échappe, s’enfuit, peut être récupéré, trahi…
      Pour autant, je ne peux me résoudre à me taire et pas davantage à me perdre dans des précautions oratoires infinies..
      merci en tout cas de votre message… et de votre tolérance…

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